Jan Balaban, un écrivain entre la vérité et le désespoir

Une fois de plus, le quotidien Lidove noviny a lancé une enquête pour élire le Livre de l'année. Cette fois-ci, la rédaction du journal s'est adressée à 500 personnalités, écrivains, traducteurs, journalistes, critiques, chercheurs et artistes, et leur a demandé de choisir jusqu'à trois livres qu'elles considéraient comme les meilleurs de l'année 2004. L'enquête s'est terminée le 15 décembre dernier et la rédaction a obtenu 187 réponses. Les résultats ne peuvent cependant être considérés comme une source d'informations fiable sur ce qui se lit en République tchèque. Les réponses réunies par Lidove noviny illustrent, en effet, plutôt l'avis d'une partie de l'élite intellectuelle tchèque proche de la littérature et des sciences humaines. Le résultat de l'enquête n'en demeure pas moins intéressant puisqu'il reflète les courants spirituels et les modes littéraires dans une couche de la société tchèque. Il faut dire que les livres cités par les personnes interrogées n'étaient pas répartis en différentes catégories selon les genres, seul le meilleur livre, tous genres confondus, étant recherché. L'enquête a été finalement remportée par un recueil de contes de Jan Balaban intitulé "Peut-être nous partons".

"Je conçois l'écriture comme un processus et non pas comme le fait d'écrire quelque chose. C'est ma façon d'organiser le monde", affirme Jan Balaban à propos de l'activité qui lui a valu la première place dans l'enquête Le Livre de l'année. Ce quadragénaire, né a Sumperk, en Moravie du Nord, vit toujours dans sa région d'origine mais s'est installé à Ostrava. Tandis que d'autres fuyaient ce centre industriel, cité noire des mines et des hauts fourneaux que les communistes appelaient le coeur d'acier de la République, Jan Balaban a choisi cette ville pour y vivre. "Nous y avons aménagé quand j'avais un an, se souvient-il. Nous étions toujours sur le point de partir en attendant le moment où mon père médecin trouverait une place ailleurs. Mais cela n'est jamais arrivé. Et c'est ainsi que je suis devenu un habitant d'Ostrava et que j'ai appris à aimer cette ville. C'est une ville de destins cruels, ville des gens coupés de leurs traditions et qui ont acquis, justement pour cette raison, une étrange liberté, une jungle culturelle où l'on peut vivre une aventure et où l'on peut aussi vous casser la gueule ..."

C'est à Ostrava, donc, que Jan Balaban revient après ses études à la faculté des lettres d'Olomouc, où il a déjà commencé à écrire de la poésie et où il a "flirté", selon ses propres termes, avec la théorie de la littérature. A Ostrava, il travaille d'abord pendant quinze ans comme traducteur et rédacteur de textes techniques dans un grand combinat métallurgique, pour choisir finalement le métier libre de traducteur. Ostrava et ses habitants deviennent les sources de son inspiration. En parlant de cette ville, il évoque Faulkner, qui a dit: "Si vous voulez bien écrire sur un endroit, vous devez non seulement l'aimer mais aussi beaucoup le haïr." Auteur de plusieurs livres de contes, d'un scénario pour une bande dessinée, des romans intitulés « Le bélier noir » et « Où est passé l'Ange », Jan Balaban est aussi un connaisseur des arts plastiques. Sa connaissance des arts lui permet d'écrire des articles et des essais pertinents dans des revues spécialisées, des catalogues d'exposition et dans la presse. Il est aussi membre fondateur du groupe Prirozeni (Les Naturels) né dans les milieux de l'underground à Ostrava dans les années 1980, groupe qui réhabilitait le paysage urbain en organisant des expositions dans des greniers, des couloirs, dans des passages souterrains et sur des crassiers dans la banlieue d'Ostrava.

 

Le recueil "Peut-être nous partons", qui a obtenu quatorze voix dans l'enquête Le livre de l'année, a permis à Jan Balaban de déployer son talent dans son genre préféré - le conte. La ville d'Ostrava joue dans ces petites histoires un rôle quasi symbolique. Sa vétusté, sa grisaille et son atmosphère pessimiste servent de cadre de vie aux héros de ces contes et accentuent encore le sentiment d'échec qui se dégage de leurs vies. Dans les vingt contes du recueil, qui n'a que cent pages, l'auteur présente des hommes et des femmes qui traversent une période difficile sinon cruciale de leur existence, qui subissent des déceptions, des échecs professionnels et se rendent compte du vide de leur vie privée. Ils se retrouvent seuls.

"L'écrivain donne un témoignage sur la façon dont nous vivons, dit Jan Balaban. Ainsi, lorsqu'il rencontre la solitude dans son for intérieur et chez les gens qui l'entourent, lorsqu'il voit la communication bloquée et l'incapacité d'être avec quelqu'un chez les jeunes et chez les vieux, cela devient un thème de son oeuvre.(...) Je sens ces choses-là, j'aimerais les surmonter, mais je n'ose pas les pousser sur le plan idéologique ou disons chrétien vers une conclusion positive. Je pense que l'écrivain se doit - que ce soit face à Dieu, face à la vérité ou face au monde dans lequel nous vivons - d'être exact, ne pas mentir, ne pas inventer des choses."

 

Les héros des contes de Jan Balaban sont souvent quadragénaires comme lui. Leurs vies sont gâchées par des mariages malheureux, des divorces ou la solitude de la vie de vieux garçon. Et même les héroïnes de ces courts récits, femmes souvent infidèles ou victimes d'infidélité, ne peuvent que constater le gâchis et la solitude qui surgissent après l'effondrement des illusions fragiles sur lesquelles reposait leur existence. Certains lecteurs trouveront peut-être une monotonie dans cette suite d'images d'un monde en échec.

Veronika Kredbova, dans la revue Prostor, voit un aspect négatif dans la concision du style de Jan Balaban: "Vous plongez rapidement dans les récits de Jan Balaban, écrit-elle, mais leur brièveté et leur laconisme nuisent à leur force. Il peut arriver au lecteur de commencer à s'identifier avec le héros et son histoire juste au moment où, en fait, cette histoire est déjà en train de se terminer. Ou bien le récit est coupé soudainement et vous aimeriez continuer à lire."

Décidément, Jan Balaban n'est pas un auteur facile, un auteur qu'on pourrait recommander aux dépressifs. Ses contes sont des images du désespoir. C'est cependant au fond du désespoir, au moment où tout semble perdu et sans issue, qu'on entrevoit une petite lueur d'espoir, c'est parfois au comble de la désillusion qu'on trouve finalement un brin de vérité salutaire. C'est la situation où, selon Jan Balaban, "l'homme ose regarder sa situation en face, se regarder soi-même au fond de la trappe. Il ne faut se permettre aucune échappatoire, il ne faut pas se dire 'en réalité, c'est bien' ou 'tant qu'on n'y pensera pas, ça n'existera pas', etc. C'est douloureux, certes, mais c'est la seule façon de voir pourquoi l'homme est là et pas ailleurs, et peut-être aussi de deviner ce qu'il doit faire."