Guy Erismann : En France, Antonin Dvorak n'occupe pas la place qu'il mérite

Antonin Dvorak
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Qui donc était-il, se demande Guy Erismann, dans sa monographie du compositeur Antonin Dvorak parue chez Fayard. La réponse se situe à l'évidence dans son oeuvre tant son être et son pays auquel il s'identifie s'expriment dans toute sa musique. Aussi ne saurait-on pénétrer son univers artistique et en révéler les clefs sans ausculter préalablement l'histoire et la géographie de sa terre natale tout comme les hommes qui ont contribué à en façonner la physionomie." La semaine dernière je vous ai présenté la première partie de l'entretien avec Guy Erismann dans laquelle il a situé Dvorak dans le contexte européen et l'a comparé à un autre génie de la musique tchèque, Bedrich Smetana. Dans la seconde partie de l'entretien il sera question de Dvorak, le compositeur d'opéras, et de la place que son oeuvre occupe dans la vie musicale française.

Dvorak avait aussi l'ambition de devenir compositeur d'opéra. Mais tandis que dans la musique symphonique et de chambre sa réussite était évidente, aussi sur le plan international, l'opéra lui a apporté quelques déceptions amères. Quel est votre avis sur ses oeuvres lyriques?

"Je pense qu'il avait un certain sens du théâtre. Mais il a pris un mauvais départ. Il avais d'abord écrit Alfred, en 1870, qui est pratiquement un opéra allemand. Il est basé sur un livret allemand bien que l'histoire ne soit pas allemande. Ensuite il a écrit des opéras comiques comme Coquin de paysan et puis également un opéra slave qui s'appelle Vanda basé sur un sujet slave, polonais. A mon avis Vanda était un grand opéra, d'ailleurs qu'on rejoue un peu chez vous et a été enregistré aussi intégralement. Mais on peut dire que son grand opéra slave était Dimitri, qu'on joue actuellement à Prague d'ailleurs. Dimitri a été composé pour la deuxième inauguration du Théâtre national tchèque, mais cet opéra a été beaucoup moins suivi par le public que Libuse de Smetana écrit dans les mêmes circonstances. Ensuite on a connu des opéras comiques comme le Jacobin qui est un petit chef d'oeuvre très intéressant et puis le fameux "Le diable et Catherine" qui est un petit opéra comique amusant avec un orchestre très pétillant. Mais le grand chef d'oeuvre, c'est Rusalka. C'est le type parfait d'un opéra qui met la poétique slave en musique. Cela dit, Dvorak a eu du mal à percer sur le plan des opéras alors qu'il a connu beaucoup de succès sur le plan de la musique symphonique et de chambre."

Ajoutons que le Théâtre national de Prague a tenté une réhabilitation de l'opéra Vanda qui figure maintenant dans son répertoire. En étudiant la vie et l'oeuvre de Dvorak avez-vous fait quelques découvertes intéressantes ?

"J'ai découvert justement les oeuvres comme Vanda et même comme Dimitri qu'en France on ne connaissait pas du tout et qu'on ne citait même pas. D'ailleurs on ignorait tout de Dvorak en France. C'était donc une découverte pour moi, et puis aussi la découverte de la musique de chambre qu'on négligeait beaucoup à part les quatuors 105 et 106 et le quatuor "Américain" on jouait très peu de Dvorak. D'ailleurs les Français commencent seulement à jouer les oeuvres de Dvorak. Donc cela a été une découverte formidable."

C'est ce que je voulais vous demander. Vous venez de parler de l'accueil de l'oeuvre de Dvorak en France. Est-ce qu'il occupe aujourd'hui dans la vie musicale en France la place qu'il mérite?

"Il n'a pas encore la place qu'il mérite, à mon avis. Par exemple il est doublé par Janacek. Le grand compositeur tchèque en France actuellement, c'est Janacek. D'ailleurs Janacek a été ami de Dvorak. Dvorak est moins connu en fin de compte que Janacek, parce que on connaît très peu de choses de lui. On connaît les 9ème et 8ème symphonies, on joue maintenant la 7ème et la 6ème. En musique de chambre on connaît le quatuor "Américain" et les numéros 105 et 106, donc très peu de choses, et bien sûr on connaît bien l'ouverture Carnaval, mais pas les deux autres oeuvres du triptyque. On connaissait bien aussi les Danses slaves et des oeuvres à résonance, comment dirais-je, populaires et ethno-musicologiques."

Est-ce qu'on voit une évolution dans l'acceptation de ses oeuvres au cours de ces dernières années?

"Il faut l'attribuer d'abord à la radio, deuxièmement à l'abondance de ses disques et d'enregistrements qui actuellement tiennent beaucoup de place et puis, quand même, à un phénomène de curiosité. Maintenant il y a une saturation de la musique allemande, il y a également une fatigue de tout le répertoire romantique allemand, alors que la musique tchèque est beaucoup moins connue. Et on découvre progressivement tout ce répertoire qui était complètement oublié ici, à commencer également par les deux quatuors de Smetana, c'est le même cas. On découvre maintenant les deux quatuors de Smetana et son trio. Et Dvorak c'est pareil, parce qu'il a été marginalisé suite au succès dont jouissait la musique romantique allemande."