Frantisek Listopad, l'écrivain entre la Tchéquie et le Portugal

En tchèque le mot listopad signifie novembre, c'est-à-dire le mois où les feuilles tombent. Novembre, un mot poétique, un mot qui évoque les feuilles mortes et donc une certaine nostalgie, est cependant aussi le nom d'un poète. Il s'appelle Frantisek Listopad et il n'est pas très connu des lecteurs tchèques. Ce poète, prosateur, essayiste, metteur en scène de théâtre et de télévision, vit depuis presqu'un demi-siècle au Portugal, et fait donc partie de la culture portugaise. Pourtant, malgré la distance dans l'espace et dans le temps qui le séparait de Prague, sa ville natale, malgré le rideau de fer, il n'a jamais coupé les liens avec sa patrie, il n'a jamais cessé d'être poète tchèque.

Frantisek Listopad a reçu le Prix Gratias Agit (Photo : CTK)Frantisek Listopad a reçu le Prix Gratias Agit (Photo : CTK) Après son baccalauréat, le jeune Listopad commence à travailler dans une maison d'éditions. En 1939, le pays est occupé par les Allemands et le jeune poète ne peut pas rester indifférent au sort de son pays. Il entre dans la résistance et devient membre du groupe "Za svobodu - Pour la liberté". En 1945, après la libération et la réouverture des universités tchèques, il étudie l'esthétique et la théorie littéraire à la faculté des lettres de l'Université Charles de Prague. Ensuite, il entre dans la diplomatie, mais sa carrière de diplomate tchèque se termine avant qu'elle ne puisse vraiment commencer. C'est le Coup de Prague, coup d'Etat communiste qui renverse le pouvoir démocratique en Tchécoslovaquie. De Paris, Frantisek Listopad suit la situation après ce tournant historique et se rend compte qu'il sera désormais impossible de vivre et d'écrire librement dans son pays. Il reste donc en France et travaille pour les médias français. En 1958, il partira pour le Portugal, qui deviendra sa seconde patrie. Il se lance dans la mise en scène de théâtre et de télévision, dans le travail littéraire, mais aussi dans les activités pédagogiques. Ce n'est qu'après la révolution de 1989 et la chute du communisme qu'il reviendra à Prague, où il pourra publier aussi ses vers en tchèque. Il continue cependant à vivre au Portugal, et à faire connaître aux Portugais la culture de sa patrie.

 

Connaît-on la République tchèque et la culture tchèque au Portugal?

"Un tout petit peu, mais de plus en plus. Quand je suis venu au Portugal, on ne nous connaissait pas du tout. Même l'Europe centrale était un territoire lointain, inconnu, bizarre..."

Quels sont les aspects de la culture tchèque qui sont les plus connus?

"On ne peut pas le dire comme ça, parce que les gens n'ont pas de matière pour discuter ou réfléchir. En tout cas, on sait que les Tchèques ont le sens de l'humour, que la littérature tchèque est assez avancée du point de vue de style, que les surréalistes était là très tôt, on sait que le dada est un peu la deuxième nature des Tchèques, on connaît aussi notre sens de l'humour à travers les films tchèques. En tout cas, il n'y a pas une vision globale."

En 1947 vous avez émigré en France, et vous avez vécu pendant quelques temps dans ce pays. Est-ce que c'était une période importante dans votre vie?

"Oui, c'était ma deuxième jeunesse, mon éducation sentimentale si vous voulez. Je n'ai pas émigré, je suis resté en France. J'ai travaillé à l'ambassade tchèque à Paris et puis, après le coup d'Etat à Prague en 1948, je me suis demandé quoi faire, j'ai réfléchi encore quelque temps, et après je suis resté en France. J'ai vécu à Paris pendant dix ans, deux plans quinquennaux, si vous voulez.

Qu'est-ce que cela vous a donné sur le plan professionnel? Comment cela s'est reflété dans votre carrière littéraire?

"Ecoutez, si je suis qui je suis, si je suis quelqu'un, c'est à cause de mon enfance à Prague en Tchécoslovaquie, et je ne serais pas qui je suis sans Paris. Paris est ma seconde patrie, si vous voulez. C'était une étape importante de ma vie du point de vue esthétique, littéraire, mais aussi humain. Paris, c'était vraiment mon école de la conscience de l'homme, l'âge de l'homme. Quand je dis l'âge d'homme, je me rappelle le livre du même nom de Michel Leiris, que vous connaissez. Et c'est vraiment ça que Paris m'a donné. Avec toutes les difficultés que j'ai eues, j'étais sans papiers, sans métier régulier, j'étais tout à fait atypique, mais j'étais libre, j'étais seul. J'étais à Paris..."

 

La poésie de Frantisek Listopad est lyrique et contemplative. Ces premiers recueils, publiés juste après la Deuxième Guerre mondiale en Tchécoslovaquie, sont marqués par le renversement des valeurs qui était caractéristique pour cette période suivant le cataclysme. Le poète cherche à saisir les débris d'un monde qui vient de s'effondrer. On y trouve cependant aussi les échos des vers de Frantisek Halas, un des plus grands poètes tchèques du XXème siècle, ainsi que des éléments existentialistes et des réminiscences de la poésie populaire. Arrivé au Portugal, Frantisek Listopad sera obligé de changer de genre: le poète deviendra prosateur...

 

Depuis plusieurs années, vous vivez au Portugal. Vous écrivez toujours en tchèque ou vous écrivez en portugais.

"J'écris en portugais depuis trente ans, quarante ans, mais la poésie, je l'écris toujours en tchèque. J'ai été toujours d'une fidélité absolue à la langue tchèque poétique. Je n'essaie même pas d'écrire de la poésie en portugais. Je pense que la poésie est comme le lait maternel. Mais tout le reste, la fiction, les essais, je l'écris directement en portugais. Quand je suis venu au Portugal, j'ai commencé à écrire en portugais."

Vous publiez donc vos poésies en tchèque. Qu'est-ce que vous avez publié dernièrement?

"Je crois que le dernier recueil c'était « Milostna stehovani » (Les déménagements amoureux). C'était une espèce de poésie légèrement érotique. J'ai publié plusieurs livres de poésie, mais aussi de la prose. Pour une fois, j'ai écrit une prose en tchèque et en portugais en même temps. Mais maintenant je vais essayer mon dernier livre de poésies en tchèque. Je cherche un bon éditeur, s'il en existe."

Est-ce que vous traduisez la littérature et les auteurs tchèques en portugais?

"Non. J'ai essayé de faire des traductions, mais je n'aime pas traduire. Quand je traduis, j'écris une autre chose. Je crois que je ne suis pas doué. En plus, j'essaie de découvrir de nouvelles choses, et la traduction c'est une espèce de perfection technique qui ne m'intéresse pas tellement."