František Kriegel, l’homme qui a refusé de signer le protocole de la honte

« Cet accord n’a pas été écrit avec une plume mais avec des canons et des mitraillettes, » a déclaré František Kriegel (1908-1979) lorsqu’il expliquait devant le comité central du Parti communiste tchécoslovaque son refus de signer le fameux protocole de Moscou qui avait légitimé l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie en août 1968. C’est à cet homme politique d’une honnêteté rare qu’est consacré le livre que son auteur Ivan Fíla a intitulé Muž, který stál v cestě (L’homme qui barra le chemin).

Le protocole de Moscou, un document lourd de conséquences

'L'homme qui barra le chemin', photo: Andrea Zahradníková, ČRo'L'homme qui barra le chemin', photo: Andrea Zahradníková, ČRo Août 1968. L’espoir suscité par le Printemps de Prague, cette courte période de libéralisation de la vie politique et culturelle, est écrasé par les chars soviétiques. Les chefs du Kremlin font arrêter et transporter à Moscou les dirigeants tchécoslovaques, dont le premier secrétaire du Parti communiste Alexander Dubček, pour les obliger à accepter le diktat soviétique et donner à l’occupation de leur pays un sceau de légitimité. Soumis à une pression terrible, les dirigeants tchécoslovaques finissent par céder et signent le protocole de Moscou, un document qui les oblige pratiquement à restaurer le régime autoritaire dans leur pays. Le seul membre de la délégation tchécoslovaque qui refuse de signer ce document de la honte est František Kriegel. Qui était cet homme ayant osé braver le pouvoir soviétique au risque de sa vie ? Ivan Fíla, auteur du livre L’homme qui barra le chemin, retrace les étapes principales de son existence :

« František Kriegel n’était pas tchèque. Il est né dans une famille juive de Galicie. Son père était autrichien et sa mère était polonaise. Ses langues maternelles étaient donc le polonais et l’allemand. Il n’a appris le tchèque qu’après son arrivée à Prague et il le maîtrisait parfaitement. Il parlait tchèque sans aucun accent. »

La radicalisation d’un étudiant juif

Vers la fin des années 1920, František Kriegel vient à Prague pour poursuivre ses études. C’est dans la capitale tchèque que mûrit sa vision du monde et se forment ses opinions politiques. Ivan Fíla explique pourquoi il a été attiré par le parti communiste :

« Cela a commencé déjà pendant ses études. Il étudie la médecine à l’Université allemande de Prague et parmi les étudiants, il y a évidemment beaucoup d’Allemands attirés par les idéaux nazis. Ils portent déjà des croix gammées sur leurs manches et méprisent les juifs. C’est ce qui a radicalisé František Kriegel qui a adhéré au Parti communiste. Il croit que seuls les communistes sont capables de se mesurer avec le nazisme et de faire face à la crise économique de cette époque-là. Il a adhéré au Parti communiste dès 1931. »

Le militant communiste

Ivan Fíla, photo: Socc82, CC BY-SA 2.0Ivan Fíla, photo: Socc82, CC BY-SA 2.0 Fidèle à ses opinions, František Kriegel ne reste pas passif face à la montée du fascisme. Dans les années 1930, il s’engage d’abord comme médecin dans les Brigades internationales en Espagne, puis, en 1939, il part en tant que volontaire de la Croix rouge au secours de la Chine agressée par le Japon. Après avoir lutté pendant neuf ans en Espagne, en Chine et en Birmanie, il revient en 1945 en Tchécoslovaquie où il devient bientôt un des chefs du Parti communiste à Prague. Et c’est à ce moment-là que commence la période la plus problématique de sa carrière et de sa vie. Ivan Fíla cherche à expliquer son comportement dans les premières années de l’après-guerre :

« Il faut comprendre la situation de cette époque. Le fascisme est vaincu à l’issue d’une immense tragédie et les gens se passionnent pour de nouveaux idéaux. Et il s’est joint à ces gens-là. Il était communiste, il luttait pour l’idéal communiste sans comprendre que ce n’était pas le communisme mais le stalinisme qui avait été instauré en Tchécoslovaquie dans les années 1950. En 1948, František Kriegel devient chef-adjoint des milices populaires, les forces de répression du Parti communiste. Mais dès l’été 1948, il se rend compte que ce n’est pas une bonne voie et il dit au président Klement Gottwald qu’on ne peut pas traiter les gens comme des bêtes. Il commence à réaliser qu’il s’est trompé. »

František Kriegel et Gustáv Husák

František Kriegel, photo: ČT24František Kriegel, photo: ČT24 Toujours est-il que František Kriegel est un des artisans de la prise du pouvoir par les communistes en février 1948 et de l’instauration du régime autoritaire en Tchécoslovaquie. Désabusé, il est pourtant obligé d’assister aux infamies du pouvoir arbitraire et échappe de justesse aux procès staliniens. Ce n’est pas le cas de son ami Gustáv Husák, homme politique slovaque, qui après un début brillant en politique, devient une des victimes des procès truqués et disparaît dans les geôles staliniennes d’où il ne sort qu’après neuf ans d’incarcération. L’amitié entre František Kriegel et Gustáv Husák, l’homme qui deviendra, avec le soutien des Soviétiques, chef du Parti communiste et président de la République après l’invasion de 1968, est un des grands thèmes du livre d’Ivan Fíla :

« Je voulais surtout dramatiser cette histoire, montrer deux amis qui ont partagé leurs opinions jusqu’au 20 août 1968 et qui ont fini par se séparer. (…) Dans la nuit du 20 au 21 août, tout a été brisé. Quand Gustáv Husák arrive à Moscou et se met à négocier avec les dirigeants soviétiques, les caractères commencent à craquer. Et c’est sur ce fond que je cherche à démontrer la fermeté du caractère de František Kriegel et sa fidélité à ses idéaux qui se manifestent au moment où il ose s’opposer à tous, même au risque de sa vie. »

Le dernier des justes

František Kriegel, photo: Ivan Kyncl, ČRoFrantišek Kriegel, photo: Ivan Kyncl, ČRo Si František Kriegel échappe finalement à la mort ou à la déportation, c’est grâce à la fermeté de certains membres de la délégation tchèque qui refusent de partir sans lui. Revenu à Prague, il rejette la possibilité de participer à la politique de normalisation entamée par son ancien ami Gustáv Husák, politique qui se traduit entre autres par des purges draconiennes à tous les niveaux de la vie publique, la censure et les représailles contre les critiques du régime. Il fait partie du petit groupe de quatre députés qui osent voter contre l’Accord sur le séjour des forces armées soviétiques en Tchécoslovaquie.

Déchu de ses fonctions, exclu du Parti communiste, il ne peut même pas travailler comme médecin, métier qu’il a pourtant exercé pendant presque toute sa vie parallèlement à ses activités politiques. Sa vie devient une suite d’interrogatoires et de représailles organisées par la police secrète. Il ne se laisse pas dompter et il est l’un des premiers signataires de la Charte 77, document qui invite le régime à respecter les droits de l’homme et ses engagements internationaux. Personnalité respectée de la dissidence tchèque, František Kriegel ne changera pas jusqu’à la fin, jusqu’à ce que son cœur flanche. Il meurt des suites d’un infarctus en décembre 1979. Pour beaucoup et aussi pour Ivan Fíla, František Kriegel est et restera un héros :

« Son comportement à Moscou en août 1968 est tout à fait exceptionnel dans notre histoire moderne. Il nous a montré le chemin. František Kriegel a prouvé qu’il était possible de ne pas courber l’échine et de se battre pour la liberté. Malheureusement personne n’a suivi son exemple et il est resté seul. »