Egon Bondy, un écrivain à plusieurs visages

« J’ai plusieurs visages », a avoué Egon Bondy dans un entretien en 2001. Dix ans se sont écoulés depuis la mort de cet écrivain, poète et philosophe, dont l’œuvre continue à nous intriguer et à nous déranger, et dont la vie a été un curieux mélange d’actes moraux et immoraux.

Un fils de famille

Pendant presque toute sa vie Egon Bondy a vécu en marge de la société et son existence a parfois ressemblé à celle d’un clochard. L’historien de la littérature Eduard Burget rappelle cependant que Zbyněk Fišer, qui allait prendre le pseudonyme d’Egon Bondy, était en réalité ce qu’on appelle un « fils de famille » :

Egon Bondy, photo: ČT24Egon Bondy, photo: ČT24 « Egon Bondy est né à Prague en 1930 dans la famille du légionnaire tchèque et plus tard général de l'armée tchécoslovaque Jan Fišer. Egon Bondy, qui s'appelait en réalité Zbyněk Fišer, a passé son enfance à Prague-Podolí dans une famille aisée, qui avait par exemple une loge louée à l’année au Théâtre national. Enfant unique, Zbyněk était un petit garçon très aimé et même gâté. Dès son plus jeune âge, il a déjà commencé à manifester un certain talent, il lisait beaucoup. Les années qu'il a passées au lycée de la rue Ječná à Prague ont pris dans sa vie une importance initiatique. C'était son entrée dans le monde de la science et de la littérature et il y a fait aussi la connaissance de deux personnalités qui allaient jouer un rôle dans sa vie. C'était d’abord le futur journaliste et homme politique Zdeněk Mlynář et aussi le poète Ivo Vodsed’álek. C'est avec Ivo Vodsed’álek que Zbyněk Fišer a créé et puis publié en samizdat dans les années 1950 la collection littéraire Půlnoc (Minuit). »

La révolte d’un adolescent

L'enfance heureuse de Zbyněk Fišer est cependant interrompue par la Deuxième Guerre mondiale. Pendant la guerre, le garçon perd sa mère et son éducation change beaucoup car son père cherche à lui imposer une discipline plus rigoureuse et presque militaire. Selon Eduard Burget, c’est peut-être là qu’il faut chercher les racines d'une certaine résistance contre l'autorité paternelle qui se manifestera chez le poète adolescent dans les années 1940 :

« Bondy a décidé de quitter le lycée de la rue Ječná en 1947. C’était une décision tout à fait surprenante qui est tombée juste avant son baccalauréat. Au cours de la même année, il a fait la connaissance de plusieurs membres du milieu surréaliste d'avant-guerre comme Karel Teige ou Zbyněk Havlíček et, en même temps, il a commencé à s'entourer d'une espèce de cénacle de jeunes poètes qui voulaient renouer avec les activités des surréalistes d'avant-guerre. Outre Ivo Vodsed’álek, il y avait notamment la poétesse anticonformiste Jana Krejcarová qui allait devenir sa compagne pour de longues années. »

Le jeune Egon Bondy est marxiste. En 1947, il adhère au parti communiste et il espère que la révolution changera le monde. Il évoque ses opinions de cette période dans ses Mémoires : « J'avais la tendance comme la majorité des jeunes à voir le monde d'une façon trop simple et directe. Le marxisme, la révolution, l'édification d'une société sans classe me semblaient tout à fait clairs et sans problème. Et je considérais que toute personne qui était contre était un réactionnaire. »

Le désenchantement de 1948

Egon Bondy, photo: Guerilla RecordsEgon Bondy, photo: Guerilla Records Pourtant, dès l’année 1948, après l’avènement du régime communiste en Tchécoslovaquie, le poète quitte le parti. Il doit se rendre à l’évidence. La liberté n’est pas venue, un régime rigoureux a été remplacé par un autre régime plus dur encore. Parmi les personnes avec lesquelles Egon Bondy se noue d'amitié à cette époque, il y a aussi l'historien et journaliste Záviš Kalandra qui sera une des premières victimes des procès staliniens des années 1950. Le contact avec ce communiste désabusé balaye les illusions du jeune écrivain sur le marxisme. Egon Bondy réagit à ce désenchantement à sa façon. Il renonce à la vie dans ce qu’on appelle la bonne société, cherche l’inspiration et le refuge dans la bière, et pendant un certain temps il mendie pour subsister. Eduard Burget explique comment cette existence en marge de la société s’est manifestée dans l’œuvre du jeune écrivain :

« Dans ce contexte il faut parler tout d'abord du recueil ‘La Prague bourrée’, paru en 1951, puis du recueil de poèmes en prose ‘Légendes’ mais je crois qu'au lieu d'énumérer tous ses samizdats qui étaient d'ailleurs nombreux, il faut dire qu'à cette époque-là Bondy se détourne du surréalisme et devient ce qu’il appelle 'un réaliste total'. Il jette sur le monde le regard d'un enfant qui n'est pas encore capable de distinguer le bien et le mal. Il écrit donc des poèmes sans moraliser, des jeux de mots pour choquer. »

Un des protagonistes du roman « Tendre barbare »

Vladimír Boudník, photo: Karel Kuklík, CC BY-SA 3.0Vladimír Boudník, photo: Karel Kuklík, CC BY-SA 3.0 Dans sa création, Egon Bondy s’inspire de Christian Morgenstern, le célèbre auteur de la poésie du non-sens et précurseur du dadaïsme. Dans les années 1950, il se rapproche de l’écrivain Bohumil Hrabal et de l’artiste Vladimír Boudník. Eduard Burget évoque cette période de la vie d’Egon Bondy pleine d’impulsions et d’inspirations :

« Cela a commencé au moment où le graphiste Vladimír Boudník, mécontent de son travail dans une agence de publicité, a trouvé un emploi temporaire dans les aciéries de Kladno. Et c'est là qu’il a fait la connaissance de l'écrivain Bohumil Hrabal. Ils se lient d'amitié et Vladimír Boudník emménage chez Hrabal, dans son appartement de Prague-Libeň. Et Egon Bondy, qui connait Hrabal depuis longtemps, commence à fréquenter cet appartement. Les trois amis créent le célèbre trio de Libeň. Ils se rencontrent chez Hrabal pour aller dans des brasseries, pour discuter d'art et de poésie et pour mener des débats philosophiques sur le monde. »

Cette amitié soudée par l’art, la philosophie et la bière sera immortalisée par Bohumil Hrabal dans son livre « Tendre barbare », qui est considéré aujourd’hui comme un des meilleurs livres de son auteur et a aussi été porté à l’écran.

Dans les années 1957, la vie d’Egon Bondy prend un tournant inattendu. Il passe son baccalauréat et s’inscrit à l’Université Charles pour étudier la philosophie et la psychologie. Ses études terminées, il commence à écrire des articles dans des revues et publie sous le nom de Zbyněk Fišer ses premiers livres philosophiques dont ‘Les questions de l’être et de l’existence’. Docteur en philosophie, candidat ès Sciences, il s’impose bientôt comme un des penseurs tchèques les plus remarquables.

Les révélations des archives de la StB

Sa carrière philosophique est interrompue cependant par l’occupation de la Tchécoslovaquie en 1968. Egon Bondy se retire de nouveau de la vie publique, entre dans la dissidence mais continue à écrire et à publier en samizdat. Sa poésie et sa prose expriment entre autres son écœurement de la vie sous le « socialisme réel » de la période de la normalisation, mais il jette aussi un regard perçant et corrosif sur la civilisation humaine dans son ensemble. C’est à cette époque qu’il écrit plusieurs contes, pièces de théâtre et romans, dont son livre anti-utopique « Les frère et sœur invalides », qui est probablement son œuvre la plus estimée.

Après la chute du régime communiste en 1989, il peut de nouveau publier ses œuvres mais il doit aussi faire face à des révélations bien désagréables. L’ouverture des archives de la police politique StB révèle qu’Egon Bondy a été durant trois périodes de sa vie collaborateur de la StB et qu’il dénonçait ses collègues et même ses amis. Eduard Burget constate :

« Je pense que c’était une certaine faiblesse qui a joué un rôle dans la vie d’Egon Bondy. A mon avis, ce n’était pas un homme courageux, il a tout le temps balancé entre le courage et la lâcheté. Il avait des opinions non-conformistes et manifestait une attitude critique vis-à-vis du régime en place, mais en même temps il avait toujours peur de quelque chose. (…) Et ce qui me gêne encore plus, c’est le fait que même après la révélation de son engagement dans les services de la StB, il n’a pas eu le courage de l’avouer. »

La dernière étape

Egon Bondy avec Mejla Hlavsa du groupe The Plastic People of the Universe, photo: ČTEgon Bondy avec Mejla Hlavsa du groupe The Plastic People of the Universe, photo: ČT Nous ne savons pas par quelle méthode la STB a obligé Egon Bondy à collaborer. Toujours est-il qu’après la Révolution de velours en 1989, l’écrivain quitte Prague pour s’installer d’abord dans la ville de Telč et finalement à Bratislava. Il continue à écrire et ses écrits gardent un ton très critique vis-à-vis de la situation politique. D’autres livres du genre méditatif sont marqués par un scepticisme profond. L’écrivain meurt dans son appartement de Bratislava le 9 avril 2007 à l’âge de 77 ans des suites d’un incendie. En oubliant sa cigarette il a mis involontairement le feu à son pyjama.

« J’ai plusieurs visages », a dit Egon Bondy en 2001. Ecrivain, il laisse une trace remarquable dans la littérature tchèque de la seconde moitié du XXe siècle. Penseur, il restera un des philosophes tchèques les plus originaux et les plus controversés. Homme tiraillé entre le courage et la lâcheté, il restera un exemple poignant des dangers sournois auxquels on ne peut résister que par la force de caractère.