Egon Bondy, homme-paradoxe

Poète, romancier, philosophe, Egon Bondy, a été aussi une grande figure de l’underground tchèque. Cet intellectuel original a toujours vécu en marge de la société de son époque dont il refusait de partager les aberrations et qu’il fustigeait dans ses écrits. Déjà son nom littéraire, Egon Bondy, est une expression de sa révolte contre l’ordre établi. Nous vous proposons aujourd’hui une reprise de cette émission que nous avons consacrée à cet écrivain en août 2007.

En 1947, l’étudiant Zbyněk Fischer, quitte le lycée et adopte un pseudonyme juif, Bondy, pour protester contre l’antisémitisme. Ce marxiste convaincu deviendra pourtant un des premiers dissidents qui oseront défier le régime communiste. Ses opinions et ses engagements sont parfois mal interprétés. Plus tard il protestera contre la confusion semée par ceux qui prennent le marxisme pour l’idéologie totalitaire des bolcheviques. Le marxiste Bondy déteste tellement l’idéologie totalitaire qu’il choisit de vivre à la périphérie de la société. En 1957 il entre à la faculté des Lettres de l’Université Charles où il étudiera la philosophie. Ce jeune qui se caractérise lui-même comme « un type ayant un poil dans la main, un petit criminel et un clochard » deviendra par la suite un philosophe tchèque des plus originaux et aussi des plus contestés.

Son oeuvre littéraire est aussi à la hauteur de son originalité. En poésie Egon Bondy a créé avec le poète Ivo Vodsedálek un style appelé « réalisme total ». C’est une poésie crue qui choque parfois le lecteur par des vulgarismes. Sur un document sonore d’archives Egon Bondy évoque avec humour les particularités de sa création:

«Moi j’appartenais à une génération dont le critique Vaclav Cerny a déclaré qu’elle avait transgressé tous les tabous de la langue et même qu’elle a transgressé et supprimé tous les tabous de la grammaire. Et je crois que nous avons ouvert un chemin assez important. Ce que faisaient les dadaïstes avec la langue c’était une provocation, mais nous, nous avons fait tomber un rempart. »

Dans les années 1970 les vers de ce poète provocateur attirent l’attention du groupe de l’underground « The Plastic People of the Universe » et Egon Bondy deviendra pour quelque temps parolier de cet ensemble qui se heurtera, lui aussi, à la rigidité du régime communiste.

Auteur de nombreux recueils, d’une vingtaine de romans et de récits, et de toute une série d’ouvrages philosophiques, il s’en prend dans ses écrits d’abord au régime politique dans lequel il lui faut vivre, puis à la société de consommation. Déjà dans un document enregistré dans les années 1970, il se montre comme un anti-conformiste qui sait cependant apprécier le caractère et la couleur locale des choses et des milieux les plus simples et les plus ordinaires:

«Je fréquente de préférence les auberges de basse catégorie. Pire est la bastringue, mieux on y travaille. Une auberge à Prague est déjà si délabrée qu’elle n’a même pas un nom. Il n’y a que l’inscription « Cantine, self-service ». En été c’est un plaisir d’y travailler. J’y ai écrit mes derniers ouvrages, à partir du livre « Voyage en Bohême ». Plus précisément j’y me suis préparé à la rédaction de ces livres.»

Le restaurant délabré où Egon Bondy aimait écrire ses livres se trouvait dans le VIe arrondissement de Prague, dans le quartier de Petřiny. Dans cette partie de la ville il y a une des plus anciennes cités HLM pragoises. Le poète Bondy savait trouver et apprécier la couleur locale de cet amas d’édifices uniformes et anonymes:

«Les cités HLM ont une poésie spécifique qui, je pense, n’a pas encore été découverte et suffisamment appréciée. Nous le voyons comme quelque chose de laid mais cette laideur même a atteint une certaine monumentalité et comme les gens obligés d’y vivre sont de plus en plus nombreux, il est indubitable qu’un jour apparaîtra aussi une poétique de cette laideur monstrueuse et que cette poétique finira par être exprimée esthétiquement. (…) Il est peut être vrai que toutes les cités HLM dans le monde sont uniformes, mais la différence est dans les gens. C’est pourquoi ces quartiers de Prague sont quand même un peu plus agréables comme le sont d’ailleurs ces putains de Tchèques qui sont quand même plus agréables que ces friqués d’Allemands et d’Américains.»

 

Impossible de brosser ici un portrait convaincant d’Egon Bondy, homme versatile et insaisissable, écrivain et philosophe dissident qui a pourtant collaboré à plusieurs reprises avec la StB, la fameuse police politique du régime communiste. On dirait que le paradoxe était le principe fondamental de la vie de ce marxiste juré qui était épris du taoïsme et de l’enseignement de Bouddha, de ce combattant contre le totalitarisme qui admirait et traduisait Mao Tse-toung. Seul Bohumil Hrabal, le plus grand romancier tchèque de son temps, était en mesure de faire le portrait de son ami Bondy et l’a fait d’une façon inoubliable dans son récit « Tendre barbare ».

 

BratislavaBratislava En 1993, Egon Bondy s’est installé à Bratislava pour protester contre la partition de la Tchécoslovaquie. Pour cette raison il a également reçu la nationalité slovaque. C’est dans un petit appartement plein de livres, sans télévision, radio, téléphone et sans journaux qu’il a passé les 14 dernières années de sa vie, sans pourtant perdre le contact avec la réalité. Et c’est dans cet appartement où il s’est endormi avec une cigarette et ne s’est réveillé qu’au moment où son pyjama était en flammes. Il est mort des suites de ses brûlures le 9 avril 2007 à l’âge de 77 ans. Son ami Laco Teren a dit : « Il a mis fin à son pèlerinage terrestre et il faut constater qu’il l’a fait d’une façon poétique, spectaculaire et mystique. Je crois qu’il était content de la façon dont tout cela avait été mis en scène. »

Pendant sa vie Egon Bondy a plusieurs fois tenté de se suicider et a été hospitalisé à plusieurs reprises dans des hôpitaux psychiatriques. On raconte qu’un jour il s’est couché sur les rails et s’est endormi. Il ne se doutait pas que le trafic avait été dévié. Lorsqu’il s’est réveillé le matin, il a vu que les trains roulaient sur les rails à côté. Une histoire qui illustre très bien la vie extraordinaire de ce poète et philosophe inimitable qu’était Egon Bondy.