« Coimbra », le premier livre de Werner Lambersy traduit en tchèque

30-04-2011

Parmi les auteurs invités du Festival des écrivains ayant eu lieu à Prague du 16 au avril derniers, il y avait aussi le poète belge Werner Lambersy. Dans un entretien accordé à Radio Prague le poète né dans un milieu néerlandophone a évoqué ses origines et a expliqué sa décision d’écrire en français. Grand voyageur, il a parlé aussi de ses inspirations orientales. Voici la seconde partie de cet entretien.

Werner LambersyWerner Lambersy Werner Lambersy est un poète qui refuse de respecter les frontières entre les gens et entre les civilisations. On dirait que l’Occident et l’Orient se tendent la main dans son œuvre. Dans la seconde partie de l’entretien Werner Lambersy développe encore son idée sur les aspects communs de la pensée des mystiques européens et de l’univers spirituel des penseurs de l’Orient. Il dit que le discours des penseurs orientaux est souvent très semblant à la pensée européenne et constate que ces penseurs parlent du néant, du vide, du manque, de la méfiance qu’ils ont de la parole écrite que ces thèmes ont été chers aussi aux mystiques du Vieux continent. Le poète trouve donc une sorte de fraternité d’idées et de sentiments avec ces gens d’Orient. Sans être orientaliste il se sent chez lui en leur compagnie :

« Je suis désolé, mais ce n’est pas un hasard si les meilleurs spécialistes de l’informatique sont des Indiens. Tout est prévu dans les Upanishades. Vous ouvrez les Upanishades et vous avez l’informatique qui est là. Tous les astrophysiciens français avec qui je suis très ami - j’adore les gens comme Luminet, comme Michel Cassé, comme Klein, Reeves - ce sont des gens que je lis beaucoup. Et tout d’un coup on s’aperçoit que c’était déjà dans les grands textes. C’était dit autrement, mais c’était dit. Et non seulement ça. La première fois que j’ai entendu Michel Cassé à une conférence où il parlait de l’astrophysique, il disait : ‘Je ne peux rendre compte avec exactitude de l’état de mes recherches scientifiques qu’en parlant le langage poétique. C’est le seul qui puisse encore couvrir à peu près les réalités avec lesquelles je suis affronté tous les jours’. »

Maintenant vous vous trouvez à Prague. Qu’est-ce que la culture, la littérature et la poésie d’Europe centrale représentent pour vous ? Est-ce que cette culture a joué un rôle dans vos inspirations ?

« Oui, c’est assez compliqué d’avoir un accès véritable à cette culture. On avait bien une parole officielle qui arrivait, mais on n’était pas très à l’aise avec ce qu’on entendait. Alors, les premiers qui m’ont vraiment surpris, ce sont les poètes d’Allemagne de l’Est et que les gens d’Allemagne de l’Est m’ont apportés. Il y a des poètes fabuleux, vraiment fabuleux. Donc j’ai commencé, mais tard, dans les années 1980, à découvrir la littérature d’Allemagne de l’Est, etc. Je ne vais quand même pas parler de Prague en disant oui, j’ai lu Kafka, oui j’ai lu Rilke, j’ai lu Kepler aussi. Ce serait idiot. Je n’ai pas une sensation véritable de ce que c’était cette littérature.

Mon traducteur en tchèque, Jan Rubeš, était le traducteur de Seifert. Par lui, j’ai su un peu SeiferCoimbrat, j’ai su un peu Holan. J’étais très admiratif mais je n’avais pas le contexte. Peut-être je n’ai pas encore assez souffert. Allez savoir, parce que la souffrance qui est là-dedans, il faut la sentir. Plus tard, j’ai mieux compris quand j’allais dans d’autres pays qui avait souffert de dictatures fortes. Quand je suis allé en Albanie, par exemple, quelqu’un m’a dit : ‘Si tu n’a pas vécu trente ans là-bas, tu ne peux pas comprendre. Il faut avoir été dedans pendant longtemps, presque être né dedans, et là je peux t’en parler. Sinon tu seras toujours loin de ça.’ Ils ont raison, je sens bien la souffrance. Mais c’est comme quand mon enfant a mal. Il dit : ‘J’ai mal’ mais il a mal comment ? On ne peut pas dire jusqu’où. Ça fait mal comment ? Beaucoup ? Très beaucoup, comme dit mon fils ? Enormément ? Ça ne veut rien dire. »

Vous avez parlé de votre traducteur Jan Rubeš. Quelles œuvres de vous ont été traduites en tchèque ?

Werner LambersyWerner Lambersy « Là, ce n’étaient pas des livres, c’étaient des poèmes que Jan Rubeš a mis dans des revues mais ça remonte à 1975. Puis Jan Rubeš est devenu professeur à l’Université de Bruxelles et on s’est perdu de vue. En fait, de livres tchèques ça va être le premier. En revanche j’en ai trois en Roumanie, j’en ai un en Slovaquie, j’en ai un en Bulgarie, j’en ai deux en serbo-croate. La Tchéquie fait un trou. »

Il y a donc un de vos livres qui a été déjà traduit en tchèque et qui sera publié ?

« Il va sortir en octobre. »

Est-ce que vous pouvez le présenter ?

« Oui, c’est Coimbra qui a comme sous-titre l’Antiphonaire d’Orphée. Quand j’étais à Coimbra au Portugal juste après la Révolution des œillets, j’aillais voir un ami qui était en prison mais du bon côté. Bon, c’était un général dont on se méfiait parce qu’il était très communiste et moi, j’étais de gauche, bien sûr. Donc j’allais le voir mais dans un contexte très différent. Et je me retrouve dans un pays encore en danger, en plein risque, en pleine effervescence, dans un pays que je trouve extrêmement poétique parce que la littérature portugaise est une merveilleuse littérature, très proche de la Belgique. C’est deux petits pays qui ont eu de grands continents à l’extérieur, donc je me sentais très portugais. Et j’allais voir Miguel Torga qui a eu cette phrase extraordinaire : ‘L’universel c’est le local sans les murs.’ C’est magnifique.

Donc j’allais voir Miguel Torga à Coimbra. Et Coimbra, c’est une colline. Au bas de la colline, il y a une petite église gothique du XIIIe siècle qui s’enfonce dans le sable. Ce n’est plus une église. On peut toucher le plafond par la main, il n’y a plus de vitraux, il n’y a plus de portes. Mais c’est quelque chose de surprenant par ce qu’elle s’enfonce sans se briser. Tous les bâtiments qui s’enfoncent se cassent. Elle non. Donc il y a quelque chose de miraculeux. Et tous les jours le soleil descend à la colline et tombe sur la petite église. C’est Orphée qui va rejoindre Eurydice, qui va rejoindre les morts. Mais ce qui m’intéressait, moi, et c’est mon obsession, c’est qu’il faut recommencer tout, tout le temps. Donc Orphée remonte tous les jours sur la colline et redescend chercher Eurydice et ça rate tous les jours. Néanmoins ça continue. Tous les jours le drame d’Eurydice et d’Orphée se poursuit, se termine mal et bien à la fois.

Donc c’est un livre sur la modernité, ça parle des banques, des bourses qui sont meurtrières, qui tuent des femmes et des peuples entiers. Ça parle de la publicité qui nous bouffe la tête. Ça parle de ces choses-là qui, à priori, ne sont pas tellement poétiques, comme diraient certains, mais qui pour moi sont de la poésie pure. Et en même temps, ça parle du mythe éternel, d’Orphée, d’Eurydice et de ‘qui je suis’ et de la femme dont je suis amoureux, que j’avais avec moi à Coimbra. Et quand nous sommes revenus, nous avons eu un enfant que nous avions fait à Coimbra. »

30-04-2011