Août 1968 – une plaie qui fait toujours mal

Cinquante ans se sont écoulés depuis l’invasion soviétique en Tchécoslovaquie et cinquante personnes évoquent les événements d’août 1968 dans un livre que son auteur, Petr Macek, a intitulé 1968 očima 50 slavných osobností (L’Année 1968 vue par 50 personnalités célèbres). Un demi-siècle après, les témoignages réunis dans ce livre démontrent que l’espoir écrasé par les chars soviétiques n’est pas oublié et que le souvenir de ce coup asséné à la liberté reste toujours douloureux.

La Tchécoslovaquie, membre récalcitrant du camp des pays socialistes

'L'Année 1968 vue par 50 personnalités célèbres', photo: Universum'L'Année 1968 vue par 50 personnalités célèbres', photo: Universum Eté 1968. Le processus de libéralisation politique et culturelle appelé communément Printemps de Prague bat son plein en Tchécoslovaquie. Ce courant de liberté est étroitement suivi par les dirigeants soviétiques. Les chefs du Kremlin voient d’un mauvais œil la démocratisation du système politique et l’effritement du pouvoir du parti communiste tchécoslovaque. Ils craignent une contagion qui risque de s’étendre aussi sur d’autres pays de ce qu’on appelle le « camp socialiste ». Après plusieurs avertissements qui restent sans écho, ils décident d’agir. Le 21 août 1968, les armées du pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie pour y rétablir le régime autoritaire sous la tutelle de Moscou. Ce choc terrible et une cruelle déception resteront gravés dans toutes les mémoires. Même le journaliste et écrivain Petr Macek, qui est né en 1981 et n’a pas vécu ces événements, s’en est rendu compte au cours de son travail :

« Quand je préparais pour la télévision des scénarios d’émissions biographiques de célébrités, je me heurtais chaque fois à cette date qui était un moment crucial pour la majorité de ces personnalité, le tournant fondamental de leur vie et de leur carrière. Et bien qu’il se soit agi de la même date et du même événement, les récits de ces personnalités sur cet événement et leurs émotions étaient complètement différents, c’étaient, dans l’ensemble, des récits originaux et fascinants pour moi. »

Les représentants de l’élite culturelle tchèque témoignent

Cinquante personnalités du cinéma, du théâtre, de la télévision, de la musique, des arts plastiques et de la médecine apportent dans le livre leur témoignage sur août 1968 et ses conséquences pour leur vie. Petr Macek explique son choix :

Petr Macek, photo: David Kundrát, public domainPetr Macek, photo: David Kundrát, public domain « Je voulais présenter un choix de personnalités assez varié. Certains lecteurs de mon livre ont l’impression que j’ai choisi des personnes ayant une même orientation politique, mais je ne voulais pourtant pas faire un livre qui serait quelque chose comme une liste de dissidents. Et il faut dire également que certaines personnes, auxquelles je me suis adressé, ont refusé de répondre à mes questions. Dans mon livre il n’y a donc pas toutes les personnalités que j’aurais aimé y faire figurer. »

Les illusions perdues

Petr Macek a donc rassemblé dans son livre surtout des personnalités qui ressentent encore le besoin de parler de ces événements, le besoin de se confier, des personnes pour lesquelles cela a été une période de grandes épreuves. A côté de personnalités comme le chanteuse Marta Kubišová ou la présentatrice de télévision Kamila Moučková, dont les carrières professionnelles ont été détruites par l’invasion, il y a aussi dans le livre des personnes ayant trouvé le moyen pour poursuivre leur carrière, des personnes qui voulaient vivre et travailler même au prix de compromis. Tel est le cas, par exemple, de la chanteuse Helena Vondráčková, qui a poursuivi sa carrière dans les années 1970 et 1980 au prix de démêlés incessants avec les autorités et la bureaucratie communiste. Petr Macek constate que pour la majorité de ses interlocuteurs, août 1968 a représenté une grande perte de leurs illusions:

« Les gens dont les témoignages sont réunis dans mon livre sont âgés, en général, de soixante-dix ans et plus. A l’époque du Printemps de Prague, ils avaient à peu près vingt ans et percevaient le processus de démocratisation à travers les yeux de leur jeunesse. Ils se souviennent que leurs parents les mettaient en garde en leur disant que tout cela pourrait mal finir. Mais, à l’époque, ils étaient pleins d’espoir. C’était comme une bouchée d’air frais mais un petit doute se glissait pourtant dans leur tête et ils sentaient que les choses ne seraient pas si simples. Et malheureusement cela s’est confirmé. »

Cinquante ans après, une telle attitude peut nous sembler être une naïveté politique, mais le célèbre cardio-chirurgien Jan Pirk, dont le témoignage figure également dans le livre, résume cette situation par ces mots : « Il est trop facile de dire aujourd’hui que ce n’était pas une bonne voie, que ce n’était que de l’utopie. Mais à l’époque c’était quelque chose de formidable. Tous les gens raisonnables, hormis les communistes orthodoxes, en étaient ravis. Après la guerre, beaucoup de héros se manifestent. »

'L'Année 1968 vue par 50 personnalités célèbres', photo repro: Universum'L'Année 1968 vue par 50 personnalités célèbres', photo repro: Universum

Les candidats à l’émigration

Un des grands thèmes des témoignages réunis dans le livre est l’émigration. Beaucoup d’interlocuteurs de Petr Macek se sont trouvés en 1968 face au dilemme de partir ou de rester, de choisir la liberté et l’insécurité dans un pays étranger ou de rester chez eux, avec leurs proches, et d’accepter de vivre sous un régime autoritaire :

« Il y en a qui n’arriveraient jamais, dans n’importe quelles conditions, à s’expatrier. Ils se disent tellement liés à leur famille et leurs relations sociales. Ils savaient que s’ils émigraient, cette partie de leur famille qui restait en subirait les conséquences, que leurs proches seraient persécutés. Et il y en avait aussi qui sont partis avec l’approbation de leur famille. Mais la majorité de ceux qui figurent dans mon livre sont restés. »

Parmi ceux qui ont longtemps et douloureusement hésité à l’étranger avant de revenir à la maison, il y avait par exemple le rocker Petr Janda ou la comédienne Věra Křesadlová, femme du célèbre réalisateur de cinéma Miloš Forman, qui, lui, a choisi de poursuivre sa carrière à Hollywood. En revanche, la chanteuse Yvonne Přenosilová, très populaire à l’époque, est partie en claquant la porte, et n’a pu revenir dans son pays qu’après la chute du régime communiste en 1989.

Aux prises avec les agents de la StB

Evidemment, ceux qui sont rentrés, de même que ceux qui sont restés, s’exposaient à tous les pièges du régime autoritaire, et notamment aux activités de la StB, la police secrète communiste. Les agents de la StB suivaient rigoureusement les célébrités, cherchaient par des moyens astucieux à les corrompre, à les compromettre et à les contraindre à la collaboration. Et Petr Macek de constater que plusieurs personnalités de son livre ont révélé avoir été l’objet des machinations de la STB :

« J’ai souvent posé cette question, mais aucun de mes interlocuteurs n’a reconnu avoir accepté de collaborer avec la StB. Ils avouent avoir été interrogés par la StB, avoir été poussés par les agents secrets à faire certaines choses mais ils expliquent, pratiquement tous, comment ils ont déjoué ces embûches. Nous devons les croire. »

Une leçon d’histoire très actuelle

Les cinquante témoignages sur août 1968 réunis dans le livre de Petr Macek forment une mosaïque pleine de couleurs, d’émotions, d’espoirs et de déceptions. La réaction d’une partie de l’élite culturelle tchèque à ce tournant catastrophique revêt une importance très actuelle au moment où l’impérialisme russe, cet héritier de l’internationalisme soviétique, revient à la politique d’expansion en Crimée, en Ukraine, et cherche à influencer aussi la situation politique dans les pays post-communistes. Les récits des témoins des événements de 1968 peuvent donc être considérés aussi comme une tentative d’insuffler la vie à l’histoire, comme un rappel que cette leçon du passé ne doit jamais être oubliée. Petr Macek, lui-même, constate que ces récits ont laissé une empreinte en lui et qu’il voit désormais ces événements sous un autre angle de vue :

« Pour moi, les informations des manuels scolaires ont pris la forme de récits concrets, d’émotions concrètes. Quand j’interrogeais ces gens, quand je voyais leurs yeux, j’entendais le ton de leur voix, les photos en noir et blanc des manuels scolaires ont pris des couleurs, ces images historiques ont pris de la vie et une force suggestive. »