Angelo Maria Ripellino, un Italien qui a révélé aux Tchèques la magie de Prague

« La fascination de Prague n’aura jamais de fin. Bien sûr que je reviendrai, » dit Angelo Maria Ripellino (1923-1978) dans son livre Praga magica, son chef-d’œuvre. La situation politique des années 1970 dans la Tchécoslovaquie occupée par l’armée russe ne lui a pas permis de réaliser son vœu. Il n’a jamais revu la ville qui lui avait donné tant d’inspiration. Plus de quarante ans après sa mort, Angelo Maria Ripellino n’est pas oublié. Actuellement trois projets culturels rappellent la vie et l’œuvre de ce grand amoureux de Prague.

Deux livres et une exposition

'L'histoire de la poésie tchèque contemporaine', photo: Filozofická fakulta UK / Mnemosyne'L'histoire de la poésie tchèque contemporaine', photo: Filozofická fakulta UK / Mnemosyne Les Editions de la Faculté philosophique de l’Université Charles viennent de publier la traduction tchèque du premier livre d’Angelo Maria Ripellino paru en italien dès 1950 sous le titre L’histoire de la poésie tchèque contemporaine. En même temps paraît aux éditions de l’Institut des études littéraires un choix de correspondances de Ripellino avec des écrivains et des artistes tchèques, et les deux projets sont accompagnés d’une exposition au Musée Kampa à Prague. L’exposition réunit des documents littéraires et aussi des œuvres d’art qui illustrent les contacts que Ripellino entretenait avec des artistes tchèques. L’auteure de la préface de L’Histoire de la poésie tchèque contemporaine est Annalisa Cosentino de l’université Sapienza de Rome. Cette bohémiste, qui marche en quelque sorte sur les traces de Ripellino, est également éditrice de ce livre :

« Angelo Maria Ripellino était professeur d’université. Il enseignait les littératures russe et tchèque à l’Université de Rome. Il était cependant aussi poète et écrivain. Il est connu surtout grâce à son livre Praga Magica - Prague magique, qu’il a publié au début des années 1970 mais son livre L’histoire de la poésie tchèque contemporaine est très important, parce qu’en l’écrivant Ripellino a trouvé son style et son approche de la bohémistique, de la littérature et de la culture en général. Le titre de ce livre ne dit pas tout, parce qu’il ne s’agit pas que de la littérature. C’est un ouvrage sur la culture tchèque de la première moitié du XXe siècle, et la poésie dans le titre signifie l’art en général. »

Un professeur qui est également poète et écrivain

Angelo Maria Ripellino, photo: public domainAngelo Maria Ripellino, photo: public domain Angelo Maria Ripellino est né à Palerme en 1923. Il entre dans le monde des lettres en 1940 en publiant à l’âge de dix-sept ans sa poésie dans la revue Meridiano di Roma. C’est en 1942 il commence sa carrière de slavisant. Il s’intéresse à la littérature russe et aussi, probablement sous l’influence du professeur et directeur de l’Institut italien de Prague Ettore Lo Gatto, à la littérature tchèque. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale Ripellino donne des conférences à l’Institut italien de Prague et dans son auditoire il y a entre autres Elisa (Ela) Hlochová, sa future femme. Par la suite il enseigne la langue et la littérature tchèque d’abord à l’université de Bologne puis à Rome. C’est en 1950 qu’il publie L’histoire de la poésie tchèque contemporaine. Annalisa Cosentino souligne que ce livre, la première monographie écrite par son auteur, n’est pas consacré uniquement à la poésie :

« L’importance de ce livre est dans le fait que Ripellino a saisi un aspect de la culture tchèque de la première moitié du XXe siècle qui est essentiel à mon avis. L’avant-garde tchèque a réalisé très conséquemment le postulat du poétisme, c’est-à-dire, la poétique unie. Ce qui a culminé dans le poétisme s’est poursuivi cependant aussi dans les périodes postérieures. Ripellino évoque le cubisme, le groupe Devětsil, le poétisme, le surréalisme et finalement le groupe ’42 formé par des poètes et peintres qui étaient ses contemporains. Ripellino présente donc dans son livre vraiment l’histoire de l’avant-garde tchèque dans son ensemble et il est très important qu’il était en contact direct avec les témoins et les artisans de ces activités culturelles. Il avait donc la possibilité de connaître ces activités non seulement par les livres, par ses lectures, mais aussi en les voyant de ses propres yeux. »

Photo: repro Angelo Maria Ripellino, Dějiny současné české poezie / Filozofická fakulta UK / MnemosynePhoto: repro Angelo Maria Ripellino, Dějiny současné české poezie / Filozofická fakulta UK / Mnemosyne

L’histoire d’amour entre Ripellino et Prague

Lire aussi

Praga magica

Annalisa Cosentino rappelle que les amis et les connaissances de Ripellino se rendaient compte de la valeur exceptionnelle de son travail et ont beaucoup apprécié l’Histoire de la poésie tchèque contemporaine :

« Ils encourageaient même Ripellino à le publier en traduction tchèque. C’était un livre vraiment unique et cela ressort surtout en comparaison avec la critique littéraire et l’historiographie tchèques de l’époque. Evidemment, le livre ne pouvait pas paraitre en tchèque parce qu’il traitait de thèmes indésirables au tournant des années 1950. »

Le livre peut être considéré comme le premier pas du long processus de maturation qui aboutira en 1973 à la publication en italien aux éditions Einaudi de Praga magica, ouvrage qui apportera à son auteur un succès international et sera traduit dans de nombreuses langues. Dans ce livre sur Prague, l’auteur marie son immense érudition littéraire, historique et culturelle avec son grand talent poétique. Le résultat est un ouvrage sur une ville qui se lit comme un roman captivant. Seuls les Tchèques n’auront pas le droit de lire ce portrait passionné et passionnant de leur capitale. Interdit par la censure, parce que son auteur a publiquement condamné l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’armée soviétique, le livre est pourtant traduit en tchèque, publié en samizdat et circule clandestinement parmi les lecteurs.

La correspondance qui reflète les déboires d’une époque

'Vers la patrie tchèque', photo: Institut pro studium literatury'Vers la patrie tchèque', photo: Institut pro studium literatury L’histoire d’amour entre Ripellino et Prague a commencé donc déjà dans les années 1940 et durera jusqu’à sa mort en 1978. Le jeune Italien s’associe bientôt à la vie culturelle tchèque et ses riches contacts avec des écrivains et des artistes se reflètent entre autres dans sa correspondance. De nombreuses lettres qu’il reçoit de ses amis et connaissances tchèques seront conservées dans les archives familiales tenues par sa femme Ela, et après la mort de celle-ci, ces documents seront acquis par l’université de Rome.

Un choix de ces lettres vient d’être publié aux éditions de l’Institut des études littéraires sous le titre Do vlasti české (Vers la patrie tchèque). Choisies et annotées par Annalisa Cosentino, ces lettres sont autant de documents précieux sur le milieu culturel tchèque entre 1946 et 1977. Annalisa Cosentino constate cependant que la correspondance réciproque ne s’est conservée que dans les lettres échangées entre Ripellino et Vladimír Holan, car l’éditrice a eu la chance de trouver les réponses de l’auteur italien dans les archives du Musée de la littérature nationale :

« Les autres lettres réunies dans ce livre sont celles que Ripellino recevait de la part d’écrivains et d’artistes tchèques. Ce qui est unique dans ces documents c’est qu’il s’agit surtout de lettres rédigées au tournant des années 1950 et ils offrent donc l’occasion de connaître cette époque. Et c’est une période clé dans la culture tchèque du XXe siècle parce que c’était un grand tournant. Les lettres d’autres périodes sont moins nombreuses. »

Photo: repro Annalisa Cosentino, Do vlasti české / Institut pro studium literaturyPhoto: repro Annalisa Cosentino, Do vlasti české / Institut pro studium literatury

Les amis et les connaissances

Photo: repro Annalisa Cosentino, Do vlasti české / Institut pro studium literaturyPhoto: repro Annalisa Cosentino, Do vlasti české / Institut pro studium literatury Parmi les correspondants de Ripellino à cette époque il y a les théoriciens Karel Teige et Jindřich Chalupecký, les poètes Vladimír Holan, Jiří Kolář, Ludvík Kundera et František Hrubín, l’écrivain Jakub Deml, le peintre Kamil Lhoták et beaucoup d’autres. Ils évoquent dans leurs lettres la situation dans la vie culturelle tchèque, d’abord paralysée par la terreur stalinienne puis s’épanouissant progressivement dans les années 1960. Ils lui parlent de leur création artistique, réagissent à celle de Ripellino et lui adressent parfois aussi des demandes tout à fait matérielles, le priant de leur envoyer des choses inaccessibles dans le pays isolé par le rideau de fer, des livres, des médicaments, etc. Le lecteur y trouve aussi des informations sur la brillante carrière universitaire du professeur Ripellino, sur ses nombreuses recherches et études concernant les littératures tchèque et russe, sur ses traductions et aussi sur ses problèmes de santé qui finiront par écourter sa vie.

Une amitié profonde et un grand respect se dégagent des lettres échangées entre Ripellino et Holan. Ripellino considérait Holan comme un des meilleurs poètes du monde et a traduit une importante partie de son œuvre en italien. Le poète tchèque, de son côté, voyait en lui une âme sœur, un être capable de descendre avec lui jusqu’aux sombres profondeurs de sa poésie. Dans sa lettre adressée à Ripellino le 24 novembre 1950 il écrit : « Mes souvenirs de vous sont d’une telle force que je vous rencontre, je vous parle, vous êtes assis en face de moi et nous nous parlons de ce que nous aimons. »

Photo: repro Annalisa Cosentino, Do vlasti české / Institut pro studium literaturyPhoto: repro Annalisa Cosentino, Do vlasti české / Institut pro studium literatury