Alexandre Vialatte : Mon Kafka

C'est à Mayence, en 1925, qu'Alexandre Vialatte, rédacteur à la Revue rhénane, rencontre Franz Kafka. Enfin, son oeuvre, car l'écrivain tchèque est mort un an auparavant, dans un sanatorium près de Vienne. Cette découverte marque le journaliste à vie. En 1998, sont réunis, sous le titre de « Mon Kafka ou l'Innocence diabolique », l'ensemble des écrits de Vialatte sur l'écrivain tchèque. Il en ressort un portrait complexe et inattendu, aux antipodes des stéréotypes attachés à Kafka et à son oeuvre.

"Qui fut Kafka ? J'ai toujours cherché à ne pas le connaître, à me le rendre à moi-même mystérieux (...) Il ne faut pas, dit Flaubert, que l'on touche aux idoles car la dorure en reste aux doigts. Pourquoi démonter un jouet parfait ?" Malgré ce qu'il affirme, Alexandre Vialatte a bien connu Franz Kafka. Il ne l'a jamais rencontré, mais il l'a peut-être compris mieux que personne. Et le "jouet parfait", il l'a bel et bien démonté, analysé, disséqué, senti.

Premier Français à découvrir Kafka, Vialatte le fait découvrir aux Français. Le Procès paraît en France en 1933. Les initiés se comptent alors sur les doigts de la main. Parmi eux, Jean Cocteau, Jean Paulhan ou encore André Gide... L'oeuvre était trop étrange pour susciter un engouement immédiat, trop moderne aussi. D'ailleurs, comment ne pas être troublé ? La Métamorphose, écrit en 1915, commence par une matinée ordinaire ou presque : le narrateur se réveille dans la peau d'un cafard ! Dans Le Procès, il est accusé d'un crime qu'il ne connaît et ne connaîtra jamais... et pour lequel il sera exécuté ! Le plus intolérable pour le lecteur est sans doute cette impassibilité du narrateur, cette impression de normalité dans l'anormalité. On n'avait encore jamais rien vu de tel.

Mais c'est au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale que Kafka fait son entrée dans le panthéon littéraire. Son intronisation à peine effectuée, il devient objet de mode. Vialatte dit, en évoquant les années 50 : "Je ne serais pas étonné que Kafka fut le père, rarement nommé, des modes littéraires présentes, du pessimisme, de l'absurde (...) et de bien des peintres, bref une espèce de maire occulte du dernier St-Germain-des-Prés". Il est vrai que le grand thème kafkaïen de la culpabilité se retrouve étrangement dans l'existentialisme de Sartre et l'absurde de Camus.

 

Envers de la médaille de son succès posthume : Kafka est repris à toutes les sauces, interprété et réintérprété au gré des fantaisies. Dans l'imagerie collective, il est un apôtre du nihilisme, une sorte de dandy lugubre. C'est comme si la photo de son visage émacié et malade, prise à la fin de sa vie, devait symboliser pour toujours cette sombre image.

Cet instantané n'a pourtant rien à voir avec l'original. On connaît peu ce Kafka qui pouffait de rire en lisant des passages du Procès à ses amis. Dans son dénouement tragique, le Procès n'est d'ailleurs pas exempt d'humour. Les deux hommes qui viennent chercher le narrateur pour l'exécuter recèlent du comique : leurs gestes, coordonnés jusqu'à la caricature, font penser aux Dupont et Dupond ou à quelque Charlot.Rire jaune bien sûr, dans une "gaieté qui a mauvaise conscience", comme le dit Vialatte.

Car Kafka se sent coupable. Et ce sombre sentiment fécondera son oeuvre. L'enfance de l'écrivain est dominée par l'ombre écrasante et dominatrice de son père. Le jeune Kafka se sent étranger au sein d'une famille qui ne sait pas le comprendre.

De là naîtra chez lui un reproche constant : celui de ne pas assez aimer, de se retrancher de la communauté. C'est l'homme de la Métamorphose, qui se réveille en cafard, étranger dans sa propre famille, exilé chez les siens. Et exilé, Kafka l'est au moins deux fois : dans sa famille d'une part, mais aussi dans son pays, écrivain juif et tchèque de langue allemande.

 

De son vivant, Franz Kafka aura le génie de l'échec, mais un échec consenti comme un sacrifice. Il semble souvent paralysé face aux choix cruciaux de sa vie. Ecoutons Vialatte : "On est gêné par l'idée désolante qu'il a écrit, pour savoir s'il devait se marier, un papier divisé en deux avec les raisons pour d'une part et les raisons contre de l'autre".

Ce n'est pas la peur de l'engagement qui freine Kafka devant le mariage. Pour lui, le mariage ou la communauté sont des valeurs sacrées et spirituelles. Et le jeune homme ne s'en sent pas digne. Kafka ne triche pas. Pour Vialatte - il fallait oser ! - "Proust n'a eu à côté de lui que des soucis de concierge" ! Kafka était tout le contraire de l'artiste vaniteux, lui qui allait devenir la coqueluche posthume du Flore et des Deux-Magots. On sait qu'il demanda à son ami Max Brod de brûler ses écrits après sa mort. Une attitude plutôt rare dans l'histoire de la littérature...

Pour Vialatte, l'homme est dans l'oeuvre. Et l'oeuvre est comme l'homme : mystique. Vialatte décrit à merveille l'art de la parabole utilisé fréquemment par Kafka dans ses livres. Il nous parle du "conteur oriental". L'un des génies de Kafka est d'avoir su donné à un problème personnel une résonance universelle. Car les protagonistes du Procès ou du Château, coupables d'une faute originelle et oubliée, sont l'Homme tout court, coupable d'ego, déraciné éternel.

Les images toutes faites ont la vie longue. De Kafka, il ne reste trop souvent que le cliché romantique de l'écrivain désespéré. Il fut tout le contraire. Nous finirons sur ces mots d'Alexandre Vialatte : " Les conclusions de sa noire sensibilité sont beaucoup moins noires qu'on ne le dit (...) Dans une biographie romancée, son meilleur ami a fait de lui le souverain réconfortant, dur pour soi, indulgent aux autres et souriant, d'une espèce de royaume de virilité, un homme paisible : un fort. Son trait est d'être un juste et de s'être battu tout le temps aux frontières de la pensée ".