Le passant de Prague

06-04-2002

"En mars 1902, j'arrivais à Prague de Dresde." Cette constatation laconique ouvre un des contes du recueil intitulé "L'Hérésiarque et Cie". Son auteur s'appelle Wilhelm Apollinaris Kostrowitzky mais il entrera dans la légende sous le pseudonyme de Guillaume Apollinaire. Un siècle s'est écoulé, de la visite d'Apollinaire à Prague, une visite qui a laissé, non seulement, une trace importante dans l'oeuvre du poète, mais a joué aussi un rôle fécondateur, dans la poésie tchèque de la première moitié du 20ème siècle.

On était souvent tenté de mettre en doute le séjour pragois d'Apollinaire, car la nouvelle, Le passant de Prague, que le poète a située dans la capitale tchèque a un caractère fantastique. Quel a été donc le rapport réel entre Apollinaire et Prague? J'ai posé cette question à Ales Pohorsky, directeur de l'Institut d'études romanes de l'Université Charles.

Dans la nouvelle, Le passant de Prague, Apollinaire décrit son séjour pragois avec beaucoup de détails. Il descend à la gare François-Joseph, il congédie les faquins et se plaint de leur obséquiosité toute italienne, il s'engage dans de vieilles rues, afin de trouver un logis modeste. Et, tout de suite, il se rend compte que les Allemands et leur langue ne sont pas aimés par les habitants tchèques de la ville qu'il appelle Bohémiens. Lorsqu'il s'adresse aux passants en allemand, ils font semblants de ne pas comprendre. Ce n'est que la sixième personne, à laquelle il s'adresse, qui lui répond "Parlez français monsieur, nous détestons les Allemands bien plus que ne le font les Français. Nous les haïssons, ces gens qui veulent nous imposer leur langue, profiter de nos industries et de notre sol dont la fécondité produit tout, le vin, le charbon, les pierres fines et les métaux précieux, tout sauf le sel." Et le passant indique au poète un hôtel abordable et lui parle de ses sympathies pour la France. Ces sympathies sont d'ailleurs visibles aussi dans la rue. "Peu de jour auparavant, Paris avait fêté le centenaire de Victor Hugo," constate l'auteur. "Je pus me rendre compte que les sympathies bohémiennes, manifestées à cette occasion, n'étaient pas vaines. Sur les murs, de belles affiches annonçaient les traductions en tchèque des romans de Victor Hugo. Les devantures des libraires semblaient de véritables musées bibliographiques du poète. Sur les vitrines étaient collés des extraits de journaux parisiens relatant la visite du maire de Prague et des Sokols. Je me demande encore quel a été le rôle de la gymnastique dans cette affaire." Le poète descend dans un hôtel de la rue Na porici et ressort aussitôt pour flâner dans la ville. Et c'est à ce moment que le conte réaliste vire au fantastique. Lorsque le poète demande un renseignement à un passant, ce dernier, lui aussi étranger, lui propose de l'accompagner, à travers la ville. L'auteur accepte, mais il se rend bientôt compte que son compagnon est un personnage bien bizarre. Il dit se souvenir avec précision des événements survenus il y a des siècles et, pendant un moment, Apollinaire le considère comme un fou. Finalement, l'inconnu se présente: "Je suis le Juif Errant," dit-il. "Vous l'aviez sans doute déjà deviné. Je suis l'Eternel Juif - c'est ainsi que m'appellent les Allemands. Je suis Isaac Laquedem." C'est en compagnie de cet homme que l'auteur visite les monuments pragois. Il entre, avec lui aussi, à la cathédrale Saint-Guy et à la chapelle Saint-Venceslas. C'est là, dans les veinures de gemmes, agathes et améthystes, ornant les murs qu'il aperçoit son propre visage. "Il est là mon portrait douloureux, près de la porte de bronze, où pend l'anneau que tenait saint Wenceslas, quand il fut massacré, écrit-il. J'étais pâle et malheureux de m'être vu fou, moi qui crains tant de le devenir." Le poète accompagne le Juif, également, dans des auberges un peu louches ou son ami mange, danse avec tempérament et fait l'amour avec une fille. Content, il fait à l'auteur un petit bilan de ses exploits amoureux du passé. De nouveau dans la rue, le poète prend congé de son ami mais, tout à coup, le Juif s'effondre. "Le temps est venu," dit-il. "Tous les quatre-vingt-dix ou cent ans, un mal terrible me frappe. Mais je me guéris, et possède alors les forces nécessaires pour un nouveau siècle de vie."

C'était Ales Pohorsky, directeur de l'Institut d'études romanes de l'université Charles de Prague et organisateur du colloque "Appollinaire à livre ouvert " qui aura lieu, dans la capitale tchèque, du 9 au 11 mai prochain.

06-04-2002