Quand l'histoire s'écrivait dans les revues...

18-08-2004

Le 21 août prochain, la Tchéquie commémore le Printemps de Prague à travers une date sombre : l'invasion du pays par les troupes du Pacte de Varsovie en 1968. Mais le Printemps n'avait pas attendu 1968 pour se lever. Dès 1963, l'Union des Ecrivains débutait un travail laborieux d'opposition politique. Sa revue, Literarni noviny, en devient vite la tribune libre. Retour sur le phénomène des revues culturelles dans les années 60, acteurs trop souvent oubliés du Printemps de Prague.

Le 21 août 1968Le 21 août 1968 "Literarni noviny" ou la Gazette littéraire... Rarement le nom d'une revue n'aura été aussi trompeur que celui-ci. Authentique revue littéraire de longue tradition, Literarni noviny devient, avec l'arrivée des communistes en 1948, l'organe officiel de l'Union des Ecrivains. Une simple courroie de transmission du Parti. Pourtant, quand l'Union des Ecrivains devient, dans les années 1960, le porte-parole des partisans d'une réforme du système, la revue littéraire devient elle-même le principal organe d'opposition au régime. Elle est dès lors une revue politique, la première depuis 1948.

Sur fond de crise économique et de déstalinisation, le régime conservateur de Novotny a une marge d'action limitée face au vent de contestation qui souffle dans le pays en ce début des années 60. Le IIIème Congrès des Ecrivains, en avril 1963, marque un tournant. De la réhabilitation de Franz Kafka dans la littérature tchèque, l'Union des Ecrivains passe bien vite à la réhabilitation de certains de ses propres membres ou d'autres écrivains, victimes des purges des années 1950.

De 1963 à 1968, l'Union des Ecrivains devra l'efficacité de son action politique à la célèbre loi de "l'arroseur arrosé". Etroitement contrôlée par le régime depuis 1948, elle est, pour cause, composée d'hommes qui connaissent les rouages du pouvoir en place et peuvent dialoguer d'égal à égal avec les responsables. Bénéficiant de tirages garantis, Literarni Noviny devient une arme redoutable aux mains des intellectuels réformistes, qui en font une tribune libre des idées. En 1964 par exemple, Antonin Liehm y publie des entretiens avec les étudiants de la Faculté Charles sur le socialisme. Impensable encore quatre ans auparavant.

La nervosité du régime se traduit, en 1965, par l'interdiction de Tvar, une revue pour jeunes écrivains et par une politique de censure chronique contre Literarni Noviny. Mais il est déjà trop tard. La rupture entre les intellectuels et le Parti est consommée et elle devient officielle lors du IVème Congrès des Ecrivains, en juin 1967. Les contestataires qui s'y expriment (Ludvik Vaculik, Ivan Klima ou encore Kundera) sont exclus du Parti et le régime confie la direction de Literarni noviny au ministère de la Culture. Résultat : les abonnés retournent leurs numéros et les invendus s'entassent dans les kiosques. Revue littéraire devenue politique par la force des choses, les Literarni noviny ont cristallisé, avant même 1968, les mécontentements d'une partie de la population.

D'autres revues eurent elles aussi un rôle non négligeable dans les coulisses du Printemps de Prague. Tvar, Plamen, Kulturni Tvorba, ces noms évoquent l'effervescence culturelle qui bouillonne dans la Tchécoslovaquie des années 60. Ce sont de jeunes revues, menées par des écrivains d'une génération différente de leurs aînés de l'Union des Ecrivains. Ces derniers ont cru aux promesses du communisme dans les années 50. En 1963, ils font un bilan critique de leur expérience et veulent réformer le socialisme tchécoslovaque.

En 1965, Vaclav Havel a 30 ans. Il appartient au comité de rédaction de Tvar, une revue pour jeunes écrivains créée dans le sillage du IIIème Congrès des Ecrivains. Grusa, Nemec, Havel, ces écrivains ne sont pas membres du Parti. Jeunes, ils n'ont pas baigné dans le climat idéologique des années 50. A la différence des membres de Literarni noviny, la question du socialisme est bien loin de leurs préoccupations.

Tvar est à proprement parler une revue culturelle. Et ce n'est pas une mince affaire dans un régime totalitaire ! La revue publie Heidegger ou encore Teilhard de Chardin et fait aussi découvrir des écrivains tchèques inconnus. A l'image des autres revues de l'époque, Tvar permet au public tchèque de renouer avec l'évolution culturelle occidentale, rendue opaque par presque deux décennies de propagande. La revue publie ainsi des articles sur les écrivains de l'absurde (Ionesco, Beckett) ou d'autres courants intellectuels européens. Sur un ton plus léger et grand public, la revue Plamen ne fait pas autre chose. Plusieurs de ses numéros rendent hommage au magazine satirique français Hara Kiri et un numéro d'avril 1966 retranscrit une version tchèque d'une blague - plutôt salace - du dessinateur Reiser. Ainsi s'effondrait de manière empirique la doctrine officielle, qui préconisait, depuis Jdanov en 1948, la rupture entre la culture socialiste et la culture "impérialiste" comprenez : occidentale.

Les revues littéraires permettent aussi un retour sur les traditions culturelles du pays. Alors que la Ière République de Masaryk reste synonyme d'enfer sur terre pour la propagande officielle, les figures de proue de la culture tchécoslovaque de l'entre-deux-guerres hantent les pages des revues : Werich et Voskovec, fondateurs du Théâtre Libéré (Osvobozené divadlo) dans les années 20, sont à l'honneur. En publiant les séries de "Suzanne est seule à la maison", une comédie musicale jouée au théâtre Semafor en 1963, Plamen fait revivre dans ses imprimés la tradition tchèque du music-hall.

Literarni noviny au sommet et publications indépendantes à la base, les revues ont joué un rôle crucial dans le réveil tchécoslovaque des années 60. L'histoire du Printemps de Prague fut en effet d'abord faite d'encre et de papier.

18-08-2004