Passages et galeries de Prague

Les passages de Prague véhiculent la magie de la capitale tchèque. Pourtant, les touristes hésitent souvent à s’y aventurer et ces venelles ont gardé une bonne partie de leur mystère. A l’instar du Château de Prague, qu’on peut aussi voir comme une sorte sorte d’immense passage, passages et galeries de Prague s’intègrent autant à la ville qu’à son histoire.

« Vivent encore en nous les coins obscurs, les passages mystérieux, les fenêtres aveugles, les cours crasseuses et les maisons closes. Aujourd’hui, nous nous promenons dans les larges rues de la ville reconstruite mais nos pas sont incertains. ».

Dans ses " Conversations avec Kafka " en 1951, Gustav Janouch fait allusion au vieux Prague, celui des ruelles étroites du quartier juif avant son assainissement, celui des multiples passages déjà fermés dans les années 50.

Et aujourd’hui encore, à marcher dans la Vieille-Ville, on ne prête pas toujours attention à ces chemins de traverse que sont les passages et qui renferment quelques visions furtives d’une Prague révolue.

En passant près du Carolinum, il suffit de faire un crocher par Kamzíková, une petite rue qui se rétrécit peu à peu en passages semi-ouverts et couverts. C’est ici que se tenait le légendaire lupanar U Goldschmiedů, lieu d’action du roman de Franz Werfel, la " Maison triste ", en 1927. En empruntant le passage Hrzán, on accède à la rue Celetná en passant par une minuscule courette, qui fait l’angle avec un autre passage.

Cette forme en L des rues pragoises remonte au Moyen-Age : à l’angle, se forme d’abord une cour, où s’installent commerçants et artisans. Bientôt ce L va se prolonger en deux passages, donnant sur les rues. Vers 1630, Comenius exprimait son agacement face à ces mystérieuses veines de la ville : « Ce qui ne me plaisait pas, c’est d’avoir vu ces rues comme crevées en divers endroits, de sorte qu’ici et là, l’une se jetait dans l’autre, ce qui me paraissait source d’erreur et de confusion faciles ».

Version moderne des passages, les galeries donnent également à la Nouvelle-Ville une structure labyrinthique. Mais alors que les vieux passages étaient déjà tracés à l’origine des maisons, les galeries y sont percées après coup. Dans les deux cas, passages et galeries sont organiquement liées à la ville.

De 1907 à 1938, on compte la création d’une quarantaine de galeries à Prague, dont une majorité sous la 1ère République. Symbole de la Prague moderne, elles abritent des grands magasins et donnent souvent l’occasion à l’avant-garde architecturale de s’exprimer. Abritant théatres et cinémas, elles concentrent aussi la vitalité culturelle de la Tchécoslovaquie de Masaryk.

C’est ainsi le cas du premier cinéma parlant au Lucerna en 1929, le cabaret Červené Eso (l’As de Coeur), connu pour ses satires sociales et localisé dans la galerie de la ČTK. Cette galerie peu connue avait été commanditée par l’agence de presse tchécoslovaque en 1932 ! On peut également citer la galerie Novák, qui abritait le célèbre Théâtre libéré (Osvobozené divadlo) de Werich et Voskovec. En 1938, ils terminent leur dernier spectacle par ces mots prémonitoires : « au revoir, en des temps meilleurs ! ».

Le passage LucernaLe passage Lucerna Sous le communisme, passages et galeries sont délaissés et se détériorent, le régime ne se soucie généralement que des façades d’immeubles et encore pas avant un certain temps. Pourtant, les passages servent toujours aux Pragois à raccourcir leur trajet mais on n’y flâne plus vraiment. Et puis certains sont tout simplement fermés. Dans les années 1950 de toute façon, la promenade était perçue par le régime comme une survivance des habitudes bourgeoises !

Dans les années 1970 pourtant, les passages donnent lieu, comme dans les catacombes parisiennes, à des réunions clandestines : ainsi, dans le passage U Kočků, dans la rue Jilská, des jeunes, ennuyés par le conformisme et la morosité ambiantes, s’y expriment à coup de chansons et de graffitis plus ou moins subversifs. La police effectue parfois des descentes...

A partir des années 1980, les passages connaissent une timide mais notable renaissance. Le régime a cruellement besoin de capitaux et doit faire quelques concessions au dogme. Ainsi voit-on quelques magasins et de discrètes publicités réapparaître dans les galeries de la Nouvelle-Ville. Lors des manifestations du 17 novembre 1989 en revanche, on imagine aisément que ces points de fuite étaient étroitement surveillés par la police. C’est dans la rue Národní que 2000 manifestants se retrouvent bloqués par des cordons de police. Malgré l’ordre de dispersion, le quartier est en effet bouclé. La galerie Platýz, photo: CzechTourismLa galerie Platýz, photo: CzechTourism La rue Národní compte plusieurs passages et galeries permettant de quitter le quartier. Au numéro 35, un passage semi-ouvert permet de rejoindre Uhelný Trh et ses arcades. Juste à côté, au numéro 37, la galerie Platýz y mène également. Quant à la galerie du Palais Adria, elle mène à la rue Jungmannovo. Mais tous ces axes de sortie étaient sans doute bouclés ce 17 novembre, les manifestants, victimes de violences policières, furent tout simplement pris au piège.

Dans sa " Monographie des Passages ", le journaliste tchèque Egon Erwin Kisch affirme pouvoir traverser tous les quartiers de Prague sans emprunter une seule rue. Nous sommes alors en 1914 et cela suffit à constater que de nombreux passages ont été fermés depuis. Mais d’autres rouvrent au gré des circonstances, il faut s’y aventurer pour cerner les recoins de l’histoire tchèque.