Les discours du Nouvel An des présidents tchécoslovaques (3e partie)

03-02-2010

Nous refermerons aujourd’hui le cycle d’émissions consacré aux discours du Nouvel An des présidents tchécoslovaques. Une tradition instaurée par le président fondateur de la République tchécoslovaque, Tomáš Garrigue Masaryk, et qui se perpétue jusqu’à aujourd’hui.

Après le général Ludvík Svoboda, ancien combattant sur les fronts de l’Est, élu à la tête de la Tchécoslovaquie en mai 1968 et resté dans ses fonctions jusqu’en 1975, c’est Gustáv Husák, le premier et probablement aussi le dernier Slovaque qui est installé au Château de Prague. Gustáv Husák a encore une particularité, celle d’être le dernier président communiste et l’artisan de ce qu’on appelle la normalisation. Le retour au communisme de plomb se reflète dans ses discours du Nouvel An pleins de clichés idéologiques. L’année 1977 en fournit une preuve :

« Permettez-moi de remercier les citoyens dont le travail honnête a contribué à la réalisation d’excellents résultats dans tous les domaines de la vie de notre société socialiste. Le fait que nous vivions depuis plus de trois décennies dans des conditions de paix a joué un rôle crucial dans le développement de notre patrie. Notre alliance étroite avec l’URSS et les autres pays socialistes frères est, était et sera une garantie de notre liberté, de notre indépendance et d’une vie paisible de nos citoyens. »

En prononçant ce discours, Gustáv Husák s’est senti réellement au sommet de sa carrière politique. Tout portait à croire que l’objectif fixé appelé normalisation – c’est-à-dire la restauration complète et totale du pouvoir communiste en Tchécoslovaquie après une brève période de renouveau – a été atteint, comme l’observe l’historien Oldřich Tůma, un observateur attentif des discours présidentiels :

« En cette année 1975, l’acte final de la conférence d’Helsinki était signé. Les cadres du régime communiste tchécoslovaque tout comme d’ailleurs l’ensemble des dirigeants des autres pays socialistes percevait l’achèvement du processus d’Helsinki comme un succès. Dans cette optique, Gustáv Husák pouvait prononcer son discours avec la ferme conviction d’une vision de l’avenir relativement optimiste. »

Leonid Brejnev, Gustáv HusákLeonid Brejnev, Gustáv Husák Il est assez paradoxal de constater que le jour même où Gustáv Husák prononçait son discours optimiste, le premier document officiel de la dissidence tchécoslovaque, la Charte 77, était publié. Inutile de rappeler que ses signataires furent durement persécutés. Pourtant, ils ne demandaient rien d’autre que l’introduction dans la pratique des principes de l’acte d’Helsinki concernant les droits civiques, politiques, sociaux et culturels. La politique est à nouveau intervenue de très près dans la vie de la société, souligne Oldřich Tůma :

« Cette politique dite ‘réelle’ qu’on croyait avoir cessé d’exister après 1968 est réapparue sous forme de campagnes hostiles à la Charte 77 et ses signataires. Malgré les mesures de répression, le régime n’est pas parvenu à briser l’opposition qui s’est formée dans le pays et qui était une opposition d’un nouveau type. Et cette polarisation politique – le régime versus l’opposition – a duré jusqu’à la fin des années 1980, lorsque cette opposition finira par l’emporter sur le régime qui va s’écrouler. »

En 1989, de nouvelles formules se font entendre dans le discours de Gustáv Husák, lorsqu’il parle de la nécessité d’un regard critique de la situation, de la perestroïka, de l’utilité d’établir des rapports mutuellement avantageux avec les pays occidentaux. Son discours reflète l’évolution en URSS définie par la nouvelle doctrine de Gorbatchev. Et les dirigeants communistes des pays satellites de Moscou sont obligés de s’y adapter, souvent contre leur gré, explique Tůma :

« A quelques exceptions près, des dirigeants attendaient la fin de cette drôle d’expérience pratiquée par Moscou et le retour à la ‘normale’ ce qui n’a pas été le cas, heureusement. En 1989, des nouvelles accablantes pour les régimes en place ne cessaient de parvenir avec une rapidité que personne n’osait imaginer : tables rondes en Pologne, premières élections législatives libres en Pologne, changements politiques en Hongrie, chute du régime en RDA, chute du mur de Berlin… Quelques jours après, ce sera au tour de la Tchécoslovaquie et sa Révolution de Velours. A trois semaines d’un supposé nouveau discours présidentiel du Nouvel An, Gustáv Husák a présenté, le 10 décembre 1989, son discours d’abdication. »

Le mot socialiste figurait encore dans le nom officiel du pays, lorsque Václav Havel, élu président de la République le 29 décembre 1989, a prêté serment sur la Constitution de la République socialiste tchécoslovaque. Le premier discours du Nouvel An, prononcé par Václav Havel le 1er janvier 1990, est toutefois diamétralement opposé à ceux que les Tchèques étaient habitués d’entendre jusqu’alors :

« Chers concitoyens, pendant plus de 40 ans, vous avez entendu de la bouche de mes prédécesseurs à peu près les mêmes phrases, celles sur la prospérité du pays, sur la fabrication de billions de tonnes d’acier, sur une vie heureuse des citoyens, sur leur confiance dans leurs dirigeants et les belles perspectives qui s’ouvrent devant nous. Je suppose que vous ne m’avez pas élu dans les fonctions de président pour que je répète ces mensonges. Non, notre pays ne fleurit pas… »

03-02-2010