Le plan « K »

14-04-2010

Il y a de cela tout juste 60 ans, dans la nuit du 13 au 14 avril 1950, le pouvoir communiste a envahi les principaux couvents de l’ancienne Tchécoslovaquie. Les religieux ont été déportés aux couvents d’internement, les plus jeunes d’entre eux envoyés dans des camps militaires de travaux forcés. Entré dans l’histoire comme le plan K, et rebaptisé en raison de sa brutalité « la nuit de la Saint-Barthélemy » l’événement a marqué le début de la liquidation des ordres et congrégations dans l’ancienne Tchécoslovaquie.

L'église Saint-GillesL'église Saint-Gilles C’est dans le couvent Saint-Gilles, dans la Vieille-Ville praguoise, que vit l’un des témoins directs des représailles et une chronique vivante de la vie des ordres dans des conditions difficiles sous le régime totalitaire au pouvoir pendant plus de 40 ans, Jordán Vinklárek, prêtre dominicain, âgé aujourd’hui de 85 ans :

« Je commencerais par ce principe : les deux idéologies, nazie et communiste, ont un dénominateur commun – la haine : raciale chez Hitler, et de classe chez Staline. Je l’ai vécue de près, à la faculté, lorsque l’un de mes collègues, communiste, tout en agitant violemment ses bras devant mes yeux, a crié : ‘le mieux serait de vous faire fusiller,’ en parlant de nous tous qui avions refusé de nous rallier à leur idéologie. Je me souviens d’une citation de Lénine qui disait que dans l’intérêt de la victoire de la classe ouvrière, tous les moyens y compris la violence sont bons pour faire taire l’adversaire… c’est dans cette atmosphère que j’ai fait mes études… »

Jordán Vinklárek, photo: http://tisk.cirkev.czJordán Vinklárek, photo: http://tisk.cirkev.cz Jordán Vinklárek est originaire de Moravie. Il a fait ses études de tchèque et d’anglais à la faculté des Lettres de l’Université Charles à Prague, avant d’entrer, en 1949, dans l’ordre des Dominicains. Pendant l’été de la même année, il a vécu la dernière apparition publique de Josef Beran, rescapé de Dachau, nommé en 1945 archevêque de Prague, vigoureux dénonciateur des restrictions de la liberté des droits civiques et religieux imposées dans le pays après l’arrivée au pouvoir des communistes. C’est précisément le 18 juin 1949, dans un sermon prononcé en l’église des Prémontrés de Strahov à Prague que Josef Beran a défendu les droits de l’Eglise contre l’oppression du pouvoir communiste. Le lendemain, jour de la Fête-Dieu, la célébration dans la cathédrale Saint-Guy est sabotée par la police secrète StB, l’archevêque placé en résidence surveillée chez lui dans le palais épiscopal. Jordán Vinklárek en garde un vif souvenir :

« J’étais dans la cathédrale au moment du sermon de Josef Beran, et quand j’ai tourné la tête j’ai vu derrière moi des hommes au visage sévère, une épingle rouge accrochée sur le revers gauche de leurs manteaux. L’archevêque a terminé sa messe plus vite que prévu. Nous l’avons accompagné, nous, les étudiants, ainsi que des gens présents. Il est monté au balcon de l’archevêché en nous bénissant. On a chanté l’hymne pontifical, alors que de l’autre côté, l’internationale retentissait devant le palais épiscopal… Le sermon vaudra à Josef Beran une nouvelle arrestation et il ne sera relâché que 14 ans plus tard. Ce jour-là, ma décision de devenir prêtre fut définitive. Je me suis rendu compte que la prêtrise serait ma façon d’affronter le mal, la haine et le mensonge. »

Le père Vinklárek est l’un de ceux qui ont directement vécu la nuit de la Saint-Barthélemy, comme on appelle l’envahissement des couvents et la déportation des religieux, il y a 60 ans de cela, au mois d’avril 1950 :

« Je venais juste d’être admis dans l’ordre, c’était peu de temps avant que les procès aient été lancés… mais déjà quelques jours avant cette nuit fatidique, j’ai été réveillé en pleine nuit, quelqu’un m’a mis un pistolet sur le front et m’a demandé mon nom… c’étaient des agents de la StB qui recherchaient des espions avant de procéder à leur action dénommée plan K, d’après la première lettre du mot tchèque klášter – couvent. Une deuxième étape a eu lieu lors de la saint Jaroslav, le 27 avril. Je me souviens, c’était un soir, une ligne de tirailleurs vêtus de manteaux en cuir noir sont apparus dans le jardin et avançaient vers le couvent. C’est ainsi que nous avons été chassés de nos chambres et rassemblés dans les couloirs. On ne nous a permis de prendre qu’un minimum de choses. Le couvent de Broumov, photo: Daniel Baránek, commons.wikimedia.orgLe couvent de Broumov, photo: Daniel Baránek, commons.wikimedia.org Chacun de nous était surveillé par un agent de la StB qui faisait attention à ce qu’il prenait. Puis on nous a embarqués dans un autobus, en pleine nuit, c’était comme un saut dans l’inconnu. Nous nous sommes dit, certains d’entre nous – la Sibérie ou une balle dans la tête… Or c’était Broumov, le lieu d’internement des religieux, comme nous l’avons appris à notre arrivée là-bas. On nous a laissés environ six mois à Broumov, avant d’envoyer des jeunes, y compris moi, dans des camps militaires de travaux forcés, les PTP, réservés aux ennemis du régime. Je suis resté pendant 40 mois dans ce camp. »

Au début des années 1960, période de détente relative, Jordán Vinklárek a pu faire ses études de théologie à Litoměřice, la seule faculté de ce type à l’époque, après l’arrêt des études théologiques à l’Université Charles par le pouvoir communiste. Ordonné prêtre en 1964, il est resté dans la paroisse de cette ville de Bohême du nord. Après 1989, il a enseigné à la faculté catholique théologique de Prague. Aujourd’hui, on peut le rencontrer lors des messes qu’il célèbre à l’église Saint-Gilles. A la question de savoir quel a été l’impact des représailles communistes sur l’Eglise catholique, Jordán Vinklárek répond :

L'église Saint-GillesL'église Saint-Gilles « L’Eglise a subi un coup dur, elle a beaucoup souffert matériellement alors que spirituellement elle en est plutôt sortie renforcée. Ceux qui devaient abandonner, ont abandonné… il y a eu des apostasies, des trahisons… Je me permets de citer un passage de la Bible : il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus… Pour nous, cela ne signifiait donc rien d’autre que le retour aux racines, au bonheur spirituel, à la pauvreté. »

Pour se faire une idée de l’ampleur du plan K, rappelons, avant de terminer, que selon les statistiques, 150 couvents se trouvaient sur le territoire de l’actuelle République tchèque avant 1948 et que 26 ordres et congrégations différents y déployaient leurs activités spirituelles et culturelles.

14-04-2010