L’art religieux dans la Silésie du XVIIe siècle

18-01-2017

La semaine passée, cette rubrique a été l’occasion de dresser un tableau général de la Silésie au XVIIe siècle, ce territoire aujourd’hui largement situé en Pologne et qui était alors du ressort de la Couronne de Bohême. Dans le dernier numéro de la revue XVIIe siècle, consacré à cette région, le chercheur Paweł Migasiewicz, rattaché à l'Institut d’Art de l’Académie Polonaise des Sciences et actuellement en recherche postdoctorale à l’EPHE à Paris, est l’auteur d’un article sur l’art et les artistes en Silésie, province marquée par la « cohabitation » entre catholiques, luthériens et dans une moindre mesure calvinistes. Dans l’entretien qu’il a accordé à Radio Prague sur le sujet, nous lui avons tout d’abord demandé pourquoi son étude s’intéresse plus particulièrement à la période allant du dernier tiers du XVIIe siècle aux premières décennies du siècle suivant :

 « C’était une période de paix et de prospérité mais c’était aussi l’époque du triomphe du catholicisme. C’était une époque où on construisait, on modernisait des abbayes et des églises paroissiales négligées ou ruinées pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648). C’est également une période où de nombreuses fondations religieuses sont fondées, notamment par les jésuites qui étaient soutenus par les Habsbourg. Mais il ne faut pas oublier que malgré la victoire du catholicisme, les protestants étaient toujours très nombreux et très actifs en tant que commanditaires. Pour réaliser tout cela, on avait besoin de légions d’artistes. Cela explique le dynamisme extraordinaire dans le domaine des arts à cette époque. »

Après la guerre de Trente Ans, les Habsbourg mènent une politique en faveur du catholicisme dans cette région qui est au début du XVIIe siècle à dominante protestante. Quel est l’impact de cette politique sur les arts et l’architecture des lieux de culte ?

« Les Habsbourg ont soumis la région à une action très intense de ‘recatholisation’. Ils soutenaient bien sûr les abbayes des cisterciens et les collèges des jésuites. Depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, dans la plupart des villes et villages, on a construit des monuments à la Vierge, des colonnes de la Sainte Trinité, exactement comme en Autriche et en Bohême. A partir de la première moitié du XVIIIe siècle, on construisait aussi des monuments à saint Jean Népomucène, parce que c’était l’époque du développement rapide de son culte. L’Eglise catholique, notamment les ordres religieux, propageait le culte de la Vierge, des Quatorze Auxiliateurs ou du chemin de croix. Cette dévotion à la Contre-Réforme a bien sûr stimulé la fondation de nombreux sanctuaires et d’églises de pèlerinage. »

Dans le cadre de ce dynamisme, il y avait besoin de beaucoup d’artistes. Etaient-ils originaires de Silésie, formés en Silésie, ou les faisait-on venir d’ailleurs ?

Photo: Archives de Radio PraguePhoto: Archives de Radio Prague « C’est un problème très compliqué, parce que pour un très grand nombre d’artistes actifs en Silésie, nous n’avons pas d’information à propos de leurs origines. Il y a certainement des artistes locaux qui sont formés en Silésie, qui se sont peut-être rendus en voyage d’apprentissage à l’étranger. Il y a aussi beaucoup d’artistes originaires d’autres pays des Habsbourg ou d’autres pays germaniques, notamment de la Saxe. Bien entendu, à cette époque, l’identité nationale est très difficile à définir. En plus, la Couronne de Bohême est un pays originellement slave qui a été germanisé sous l’influence des Habsbourg. En tout cas, la plupart des artistes sont germanophones. Il y a en même temps quelques bâtisseurs et sculpteurs italiens actifs au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle. Donc en principe, il y a des artistes allemands sensu largo, des artistes italiens qui sont beaucoup moins nombreux, et enfin nous avons quelques personnages qui échappent à cette règle, par exemple Thomas Weissfeldt, un sculpteur éminent qui est venu en Silésie depuis la Norvège. »

Dans le cadre de votre article, Paweł Migasiewicz, vous posez également cette question de savoir si ces artistes travaillent uniquement pour des commanditaires catholiques ou pour des commanditaires protestants. Quelle réponse proposez-vous à cette question ?

« J’ai examiné plusieurs cas d’artistes actifs en Silésie et j’ai pu constater que les barrières confessionnelles n’existaient presque pas dans l’activité artistique. Les artistes protestants travaillaient pour des commanditaires catholiques et les artistes catholiques réalisaient volontiers des commandes des communautés luthériennes. Comme je l’ai écrit dans mon article, l’activité artistique était dans la plupart des cas supra confessionnelle. Bien entendu, il y avait des artistes religieux. Les artistes jésuites par exemple ne travaillaient que pour l’Eglise catholique dans le cadre de la Contre-Réforme. Mais la plupart des artistes travaillaient pour les protestants et pour les catholiques. »

Vous citez les artistes jésuites. Quel est le rôle des ordres religieux, notamment des jésuites et des cisterciens, dans l’activité architecturale et artistique de la Silésie ?

 « C’est un problème aussi des plus complexes, celui du rôle des ordres religieux, des jésuites et des cisterciens. Les cisterciens étaient des grands propriétaires fonciers, donc leurs possibilités financières étaient aussi très grandes. Par conséquent, ils pouvaient développer une activité en tant que commanditaires sur une vaste échelle. Ils restauraient et modernisaient des abbayes et des églises abbatiales, mais aussi de nombreuses églises paroissiales qui se trouvaient sur leurs domaines. Les abbayes étaient donc des centres artistiques, spirituels importants, des centres qui rayonnaient sur un vaste territoire.

En ce qui concerne les jésuites, ils jouaient un rôle analogue en ville. Il faut souligner que c’est grâce aux jésuites que de nouvelles tendances du baroque romain, en particulier du cercle d’Andrea Pozzo à la fin du XVIIe siècle, sont répandues dans le monde entier et sont aussi parvenues en Silésie. »

A ce sujet, celui des ordres monastiques, vous citez notamment dans votre article l'abbaye de Lubiąż. Qu'a-t-elle d'exceptionnel ?

L'abbaye de LubiążL'abbaye de Lubiąż « L'abbaye de Lubiąż est la plus riche parmi toutes les abbayes silésiennes. Par conséquent, c’était le chantier le plus grand au XVIIe siècle. C’est à Lubiąż que se sont installés les artistes les plus éminents de l’époque en Silésie, le grand peintre Michael Willmann, le sculpteur Matthias Steinl... Le rôle de Lubiąż est exceptionnel. »

Vous parlez aussi de ce sculpteur Johann Riedel, ce qui n’est pas vraiment étonnant puisque vous lui avez consacré une thèse. Quel est le parcours de cet artiste silésien ?

« A l’origine, Johann Riedel s’est formé comme sculpteur à Kutná Hora en Bohême, mais il voulait se rendre à l’académie de Saint-Luc à Rome pour continuer à développer sa formation comme sculpteur et architecte. Mais à cause de la peste en Suisse, il s’est trouvé à Lyon où il a séjourné pendant sept mois et ensuite à Paris où il a passé quinze mois jusqu’en 1682. Après, il a été en Bohême où il est rentré dans l’ordre des jésuites et a travaillé jusqu’à la fin de ses jours pour les églises des jésuites. Il a créé son œuvre majeure à Świdnica, où il a conçu et exécuté le mobilier de l’église des jésuites. Son œuvre est tout à fait exceptionnelle parce que son style est profondément marqué par l’art français de l’époque de Louis XIV. »

La cathédrale à Świdnica, photo: Daniel Baránek, CC BY-SA 3.0La cathédrale à Świdnica, photo: Daniel Baránek, CC BY-SA 3.0 C’est-à-dire qu’on ne trouve d’artistes ayant un parcours similaire en Silésie ? Les autres artistes silésiens ont-ils également la possibilité de voyager en Italie, en France ou ailleurs en Europe ?

« A ma connaissance, son cas est plutôt exceptionnel et même extraordinaire. La plupart des artistes actifs en Silésie ne quittait probablement jamais l’espace de la langue allemande. Il y a quand même quelques grands artistes silésiens dont les voyages d’étude au-delà de cet espace sont confirmés. C’est par exemple le cas du peintre Michael Willmann qui s’est rendu aux Pays-Bas pour son voyage d’apprentissage. En tout cas, les relations artistiques entre la France et la monarchie Habsbourg étaient très limitées à l’époque, donc le cas de Johann Riedel est tout à fait hors du commun. »

La Silésie faisait partie de la Couronne de Bohême. Quels étaient ses liens artistiques avec la Bohême ?

« Etant donné que la Bohême et la Silésie formaient le même organisme politique, c’était des relations très étroites. De nombreux artistes travaillaient dans les deux provinces, comme par exemple Johann Riedel. Mais c’était aussi le cas du grand sculpteur Ferdinand Maximilian Brokof, de l'architecte Kilian Ignaz Dientzenhofer pour ne citer que ces quelques noms. Ce sont des relations très étroites. »

Peut-on identifier des spécificités à l’art en Silésie au XVIIe siècle par rapport aux pays voisins ?

« C’est une question extrêmement difficile. Si je devais citer la spécificité la plus importante, je dirais peut-être que c’est le multiconfessionnalisme de l’art de cette région qui est le plus caractéristique à mon avis. La situation de ‘cohabitation’, très compliquée bien sûr, des communautés protestantes et catholiques, qui commandaient des œuvres d’art auprès des mêmes artistes : cela serait la spécificité la plus importante. »

18-01-2017