La Prague de Mozart

21-01-2004

Mozart est né le 27 janvier 1756 et nous fêtons mardi prochain le 248ème anniversaire de sa naissance. Nous ne pouvions donc manquer d'évoquer à cette occasion la vie du célèbre compositeur, dont le lien avec Prague fut déterminant autant pour Mozart lui-même que pour les Tchèques. D'autant que le choix de la capitale pour composer son célèbre Don Giovanni n'est pas innocent : la réputation musicale de la Bohême est, au XVIIIème siècle, à son apogée. Mais ce sont vite des liens affectifs avec la ville et ses habitants que Mozart va nouer. Les Pragois le lui auront toujours bien rendus.

Mozart et Prague, une histoire qui continue à fasciner nombre d'entre nous, en République tchèque comme partout en Europe. A l'origine de cette belle histoire, il y a la rencontre opportune de deux éléments. D'un côté Mozart, ce génie qui, à 6 ans, était célébré comme un prodige par l'impératrice Marie-Thérèse et, à 12 ans, se voyait commander un opéra par Joseph II. De l'autre côté : les terres tchèques, dont la réputation musicale en Europe atteint, au XVIIIème siècle, son apogée.

" Habsbourgus musicus hominus "

Et puis il y a peut-être encore un 3ème élément, plus inattendu : ce sont les Habsbourg, dont chaque génération offre son lot de mélomanes avertis. Léopold Ier (1658-1705) a davantage dépensé pour la musique que pour la construction de bâtiments. Il payait musiciens, chanteurs et décorateurs italiens à prix d'or - beaucoup plus que ses conseillers d'Etat !

Il n'est pas exagéré de définir le Habsbourg comme un musicus hominus. L'empereur est compositeur. Léopold Ier ne se sépare jamais de son épinette afin de noter toute idée musicale. Il refuse même de recevoir ministres ou ambassadeurs quand il compose un ballet ou dirige une répétition. Charles VI ( 1711-1740) ne faillit pas à l'héritage paternel et accompagne les chanteurs au clavecin.

Jusqu'au milieu du XVIIIème siècle, la musique reste cependant un art de Cour, limité à la famille impériale. Dans les années 1780 s'amorce un tournant: à Vienne, Schikaneder joue Mozart et son opéra maçonnique La Flûte Enchantée à l'intention de la petite bourgeoisie, jusqu'alors fermée aux courants cosmopolites. En Europe centrale, les idées nouvelles venues de France sont véhiculées par le théâtre plus que par les ouvrages philosophiques.

Un rapport affectif avec Prague et ses habitants

Mozart veut vivre en artiste libre et refuse la modeste aisance d'un professeur de piano à Vienne. Cela l'ennuie profondément. Après l'échec de La Flûte Enchantée à Vienne, l'opéra de Mozart connaît un grand succès à Prague : " Mes chers Pragois m'ont compris ", dira alors le compositeur...

Mozart n'a pas choisi la capitale de Bohême par hasard. Prague correspond bien à son caractère indépendant. Ici, les idées nouvelles venues de France s'y propagent plus facilement qu'à Vienne. Mozart est lui-même un franc-maçon. Dusek, qui l'accueille à Prague, appartient à une loge maçonnique. Il n'est jusqu'à la fondation du Théâtre des Etats en 1783 qui ne soit placé sous le signe de la franc-maçonnerie. Son fondateur, le comte Nostic-Rieneck, est grand burgrave de Bohême... et un franc-maçon. Le Théâtre, qui verra la première de Don Juan en 1787, s'appelle Nostic jusqu'en 1797, date à laquelle Nostic vend le théâtre aux Etats - c'est-à-dire aux Diètes de Bohême.

Mozart était par ailleurs assez bien informé de la valeur musicale des terres tchèques pour choisir Prague. Avant même de s'y installer, c'est à la cour de Mannheim qu'il prit contact avec le style musical de Bohême. C'est en effet là que naquit la musique symphonique, autour de musiciens tchèques réunis, depuis 1740 par Johann Stamitz. Au XVIIIème siècle s'établit la réputation musicale de la Bohême en Europe. Le voyageur anglais Charles Burney lui donne alors le surnom de "conservatoire" de l'Europe. Ce développement fut rendu possible grâce à l'essor de la musique populaire. La tradition du chant choral, déjà riche à l'époque hussite est prolongée par la Contre-Réforme. Les exemples de compositeurs tchèques au service de cours étrangères sont nombreux. Même les domestiques des maisons de Prague devaient savoir jouer d'un instrument pour les fêtes de la grande noblesse !

C'est donc sur un terrain loin d'être néophyte que Mozart débarque. Un public connaisseur et exigeant. Comment Mozart ne pourrait ressentir son succès comme une joie intense ? Mozart, qui a séjourné plusieurs fois à Prague, dira qu'il y aura passé les plus belles années de sa vie.

Don Giovanni : un opéra pragois

Mozart arrive à Prague en octobre 1787 pour réaliser la commande d'un opéra sur le thème de Don Juan. Le livret est confié à Lorenzo Da Ponte, un librettiste italien à la carrière aventureuse. Mozart est accueilli par des amis de longue date : le comte Thun, grand amateur de musique et les époux Dusek. Mozart loge d'abord à l'auberge Aux Trois Lions, près du Théâtre des Etats. Il se réfugie ensuite à Bertramka, chez les Dusek, pour achever la partition de Don Giovanni. Frantisek Dusek est un professeur de musique réputé. Sa femme Josefa, cantatrice, a joué dans de nombreuses cours d'Europe. Ils possèdent depuis 1784 une maison de campagne, une "folie" comme l'on disait alors, à Bertramka, sur les collines du village de Smichov (à l'époque en dehors de Prague).

L'épisode de l'écriture de Don Juan est emblématique du Mozart tel qu'il est resté dans l'imaginaire collectif. La veille de la première, Mozart est à Bertramka avec des amis. Il joue aux quilles, s'enivre, bref, fait la fête. Arrive en catastrophe le commanditaire de l'opéra, qui fait remarquer à Mozart qu'il lui manque l'ouverture. Mozart congédie sa société, demande à Constance, sa compagne, de lui préparer une grande théière de thé fort et écrit, en une nuit, l'ouverture de Don Giovanni. Mozart était peut-être cet homme imprévisible et original, dont Forman a légué l'image en 1984 dans son Amadeus.

L'opéra, joué le 29 octobre 1787 au Théâtre des Etats, rencontre un énorme succès. Selon son ami et premier biographe Nemecek, tchèque : Don Juan est écrit pour Prague. Mozart revient au Théâtre des Etats le 6 septembre 1791. Il y joue La Clémence de Titus, commandé pour le couronnement de Léopold II. Il meurt le 5 décembre. Tandis qu'à Vienne, il est enterré sans cérémonie et abandonné de tous, un office à sa mémoire est célébré à Prague devant une audience importante.

Aujourd'hui, il reste des traces de Mozart à Prague. Dans le quartier d'Andel, caché derrière le monstrueux hôtel Mövenpick, subsiste la résidence Bertramka, qui donne des représentations prestigieuses de musique de chambre. L'ancienne demeure des Dusek abrite, outre des concerts, un petit musée fascinant. Le visiteur ressent une émotion certaine à arpenter les lieux où Mozart a séjourné, les instruments sur lesquels il a joué, dont un authentique piano fortissimo dans le style baroque. Aujourd'hui, la statue du commandeur, étrange vision trônant devant le Théâtre des Etats, rend un dernier hommage au compositeur.

21-01-2004