La grippe espagnole en pays tchèques

Dans les esprits, l’année 1918 marque en général surtout la fin de la Première Guerre mondiale. Pour les Tchèques, elle correspond de surcroît à l’indépendance de l’Etat tchécoslovaque. Mais c’est pourtant aussi une année où sévit une épidémie de grippe extrêmement meurtrière, la grippe espagnole. En plusieurs vagues, elle aurait décimé entre 50 et 100 millions de personnes dans le monde, soit bien plus que durant le conflit mondial. Avec plusieurs dizaines de milliers de victimes, les pays tchèques n’ont pas été épargnés…

La grippe espagnole éclipsée par l’indépendance tchécoslovaque

Photo: National Museum of Health and Medicine, Armed Forces Institute of Pathology, Washington, D.C., United States, CC BY 2.5Photo: National Museum of Health and Medicine, Armed Forces Institute of Pathology, Washington, D.C., United States, CC BY 2.5 L’épidémie de grippe espagnole survenue en 1918 est probablement la plus meurtrière de tous les temps. Un tiers de la population mondiale aurait été contaminée et 5 % aurait péri de la maladie. Malgré cela, en cette année de centenaire de l’indépendance de la Tchécoslovaquie et de la fin de la Première Guerre mondiale, il n’est pas vraiment question de cet anniversaire dramatique.

Photo: VitalisPhoto: Vitalis Parmi les millions de malades, il en est un particulier pour la littérature des pays tchèques, Franz Kafka. L’écrivain germanophone est ainsi cloué au lit le 28 octobre 1918, alors que l’indépendance de la République tchécoslovaque est proclamée à la Maison communale à Prague. Si Kafka ne meurt pas de la grippe, celle-ci contribue à la détérioration de son état de santé déjà précaire. C’est cette histoire qui a poussé l’historien et médecin autrichien Harald Salfellner à s’intéresser à l’épidémie de grippe espagnole dans les pays tchèques, un travail qui a donné lieu à un ouvrage publié au printemps 2018. Il développe :

« La raison principale de mon intérêt est liée à un thème sur lequel je travaille depuis longtemps, la relation de Kafka à la médecine et à ses médecins. Dans la littérature scientifique sur Kafka, la grippe espagnole est mentionnée seulement en quelques mots. Elle n’existe presque pas. Un ‘kafkologue’ célèbre du Canada s’est même interrogé sur la réalité de cette grippe espagnole qui aurait contaminé Kafka. J’ai ensuite cherché de la documentation et je me suis rendu compte qu’il n’existait presque aucune littérature sur le sujet en Tchéquie. Vous devez réaliser que des dizaines de milliers de personnes sont mortes de l’épidémie en pays tchèques et, même cent ans plus tard, personne ne s’est intéressé à cela. En raison de la naissance de l’Etat tchécoslovaque indépendant, on a quasiment oublié l’épisode de grippe espagnole. »

Une origine incertaine

Photo: repro Španělská chřipka / VitalisPhoto: repro Španělská chřipka / Vitalis A proprement parler, cette grippe n’a rien de spécialement espagnole. Elle doit ce nom au fait que c’est en Espagne, pays neutre durant le premier conflit mondial, que la presse, non censurée, rapporte librement l’apparition de la maladie. Cette appellation pourrait également être liée à une précédente épidémie très meurtrière qui avait affecté la péninsule ibérique en 1889.

Apparue probablement à la fin de l’année 1917 ou au début de l’année 1918 par mutation d’une souche de virus de type H1N1, la maladie se propage en plusieurs vagues successives sur tout le globe. Jusqu’à aujourd’hui, son origine reste débattue parmi les historiens et les épidémiologistes. Harald Salfellner fait le point :

« Les auteurs américains, jusqu’à aujourd’hui, parlent de l’Etat du Kansas aux Etats-Unis, où la grippe se serait déclarée au printemps 1918, mais c’est seulement une hypothèse. Elle a pu également venir de Chine, il y a des arguments pour cela, ou bien de France. A l’époque, les gens s’imaginaient aussi que l’origine de la grippe pouvait être en Autriche-Hongrie. Cela aurait ainsi pu être depuis les pays tchèques. »

Entre 45 et 75 000 victimes civiles en pays tchèques

Photo: National Museum of Health and Medicine, public domainPhoto: National Museum of Health and Medicine, public domain Quelle que soit son origine, la grippe se diffuse partout à la faveur d’un contexte propice, à la fin de la Première Guerre mondiale. Elle affecte tous les milieux sociaux mais il semble que le taux de mortalité soit plus faible dans les pays où la science médicale est la plus avancée. Dans les pays tchèques, la propagation de la maladie est visible dans les registres de décès dès le mois d’août 1918. La presse pragoise fait état de l’apparition de cette grippe pour la première fois le 12 septembre.

« Les pays tchèques ont été très fortement touchés, ce qui n’était pas forcément connu jusqu’alors. Cela a surtout été le cas en 1918, mais aussi en 1919 et en 1920. J’ai étudié de nombreux registres de décès, également d’un point de vue médical, ce qui est important, et je suis parvenu à la conclusion que la grippe espagnole a tué entre 40 000 à 75 000 civils en pays tchèques. C’est bien plus que ce que l’on pensait auparavant. »

Et il faut ajouter à ce bilan plusieurs milliers de victimes militaires. Les données chiffrées sont cependant très difficiles à établir. Les historiens tentent pour les obtenir de calculer la différence entre la mortalité en période « normale » et celle au moment de l’épidémie. Cela n’est pas forcément évident et cela explique les écarts très importants dans les estimations du nombre de victimes de la grippe.

Photo: repro Španělská chřipka / VitalisPhoto: repro Španělská chřipka / Vitalis En Autriche-Hongrie, le contexte politique chaotique a favorisé le développement de la maladie. Le pays est désorganisé et à bout de forces, tandis que la censure prévaut toujours et que les autorités n’informent pas correctement à propos de la grippe. Même au plus fort de l’épidémie dans la région, à la mi-octobre 1918, la maladie ne fait toujours pas les gros titres des journaux. Rastislav Maďar est épidémiologiste à l’Université d’Ostrava. Il évoque les facteurs ayant facilité la diffusion de la grippe :

« Le fait que nous nous trouvions dans l’immédiate après-guerre a évidemment joué un grand rôle. De très nombreuses personnes revenaient chez elles et voyageaient. La faim faisait des ravages après plusieurs années de guerre et tout cela a contribué à ces conséquences dramatiques. Du point de vue des spécialistes, l’une des choses qui a suscité le plus d’interrogations était le fait que la grippe a souvent tué des gens jeunes et à cette époque en bonne santé. Jusqu’alors aujourd’hui, nous ne sommes pas parvenus à expliquer cela de façon satisfaisante. »

Une maladie qui tue d’abord les jeunes adultes

Photo: repro Španělská chřipka / VitalisPhoto: repro Španělská chřipka / Vitalis Les spécialistes ont avancé l’idée du choc cytokinique pour expliquer le phénomène : les systèmes immunitaires des jeunes adultes auraient exagérément réagi à la présence du virus, entraînant des dommages pour leur organisme. Outre Franz Kafka, qui a survécu à la maladie, la grippe a affecté de nombreuses personnalités connues, telles que Guillaume Apollinaire, le sociologue Max Weber ou encore le peintre expressionniste autrichien Egon Schiele, natif de Český Krumlov en Bohême du Sud. C’est donc aussi le cas dans les pays tchèques, et Harald Salfellner insiste justement sur le nombre de talents prématurément décédés en raison de l’épidémie :

« En Bohême, de nombreuses personnalités ont péri, comme ailleurs, alors qu’elles avaient un grand avenir devant elles. Il ne faut pas oublier que ces personnes avaient souvent entre 20 et 30 ans, un âge où la plupart des gens n’ont pas encore atteint le sommet de leur carrière, comme par exemple le baryton Čeněk Klaus. Il s’agit de gens qui auraient pu devenir des stars dans les années 1920 ou 1930. »

Cela, personne ne pourra jamais l’affirmer avec certitude. En revanche, il est clair qu’il ne faut pas oublier ce contexte épidémiologique particulier quand on évoque la fin de la Première Guerre mondiale dans les pays tchèques. La grippe a eu de nombreuses conséquences, en incitant les Etats du monde à s’organiser et à coopérer davantage face à la menace. C’est ainsi en réaction à cette maladie qu’a été créé le Comité d'hygiène de la Société des Nations, qui allait devenir plus tard l’Organisation mondiale de la santé.