Procès politiques dans les années cinquante

A la charnière des années quarante et cinquante, une vague de procès politiques a passé à travers l'Europe centrale soviétisée. Après les procès montés en Bulgarie, en Roumanie, en Pologne, en Albanie et en Hongrie, la Tchécoslovaquie a vécu un procès politique des plus monstrueux avec «la direction du centre de conspirateurs, dirigé contre l'Etat». Rudolf Slansky, ancien secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque et vice-premier ministre, en 1951, a été indiqué comme sa figure de proue. Jusqu'à présent, les historiens n'ont pas réussi à élucider d'une manière satisfaisante le dessous politique du procès contre Slansky. Ce dernier, était-il victime du régime qui, dans l'effort de se consolider, cherchait les ennemis dans ses propres rangs ou c'était l'Union soviétique qui a ordonné la liquidation de cet homme critiqué par Staline lui-même. Il y a plusieurs hypothèses que je voudrais vous présenter dans ces Chapitres de l'histoire tchèque.

Les procès politiques en Europe, derrière le rideau de fer, après la Seconde Guerre mondiale avaient un trait commun. Alors que dans les premières années de son existence, le régime communiste ne poursuit que ses adversaires, rappelons les procès contre la politicienne démocratique Milada Horakova ou contre le général Heliodor Pika, deux ans après le putsch communiste en Tchécoslovaquie en 1948, ce sont les plus hauts dirigeants du parti qui deviennent la cible de la persécution.

Vers la fin de l'année 1951, les quatorze acteurs du futur procès monté, tous dirigeants du parti et membres du gouvernement, sont déjà sous les verrous. Ils sont soumis à des interrogatoires brutaux dirigés par la police secrète tchécoslovaque assistée par ses conseillers soviétiques.

Les accusés apprennent par coeur le scénario du procès. Leurs dépositions sont enregistrées pour pouvoir être utilisées au cas où ils ne respecteraient pas le texte convenu devant le tribunal. Le procès est retransmis en direct par la radio. Avant le commencement du procès, la direction du parti connaît déjà le verdict. «Onze cordes et trois peines à perpétuité», cette phrase prononcée par le Président d'alors, Klement Gottwald, entre dans l'histoire.

Le procès a été ouvert le 20 novembre 1952, à Prague. Le spectacle monstrueux s'est déroulé sans problème, d'après le scénario convenu. Une seule fois, le procureur a sauté une question alors que l'accusé a suivi docilement le scénario de ses réponses. Les verdicts dans lesquels figuraient, sous différentes formes, les accusations de haute trahison, d'espionnage et de sabotage ont été rendus le 27 novembre. Les pourvois en grâce ont été rejetés. Le 3 décembre 1952, il y a donc cinquante ans, les onze condamnés sont exécutés. En janvier, les agents de la police politique répandent leur cendre sur la route glacée entre Prague et Melnik.

Comme je l'ai déjà dit au début, le mécanisme qui a mis en marche le plus grand procès politique dans l'ex-Tchécoslovaquie n'était pas expliqué d'une manière satisfaisante. Les racines du procès résident, sans doute, dans l'ensemble de facteurs influencés les uns par les autres. L'une des théories est la « piste hongroise», selon laquelle le procès tchécoslovaque a été provoqué par le procès hongrois contre Lazslo Rajk, chef de la diplomatie hongroise et grand rival du chef du gouvernement, Matyas Rakosi, qui a dirigé le procès. Ce stalinien inconditionnel a envoyé à Klement Gottwald une liste des personnes qui devraient être condamnées en Tchécoslovaquie et l'a invité à chercher un «Rajk tchécoslovaque». Cette hypothèse a un point faible: on ne comprend pas pourquoi Rakosi insisterait à un tel point à élargir l'enquête en Tchécoslovaquie.

La deuxième piste est soviétique. En Tchécoslovaquie, au début des années cinquante, rien ne pouvait se passer sans le consentement des Soviétiques.

Les procès ont été orchestrés par Staline pour renforcer le régime communiste dans les pays satellites. La théorie soviétique a deux variantes: yougoslave due au conflit soviéto-yougoslave et antisémite, car la majorité des condamnés était d'origine juive. Ce fait a été souligné aussi dans les protocoles des procès. Les procès se déroulaient au moment où l'Union soviétique changeait sa politique à l'égard d'Israël. La Tchécoslovaquie a été particulièrement touchée par ce changement de position, car elle avait livré des armes à Israël. Selon la théorie américaine, les procès ont été instigués par la CIA qui voulait écarter les communistes nationaux pour les remplacer par les communistes pro-soviétiques qui inciteraient le peuple à la révolte.

Selon la quatrième théorie, la chute de Rudolf Slansky a été l'oeuvre d'un groupe de renseignement tchécoslovaque en exile qui, dans une lettre, a invité Slansky à émigrer. La lettre a été saisie par la police et utilisée, lors du procès. Les enquêtes, ouvertes dans les années soixante, prouvent néanmoins que la lettre était un faux fabriqué par la police secrète.

Parmi les autres théories, il y a la concurrence politique entre des fonctionnaires du parti, la recherche d'un bouc émissaire, l'atmosphère paranoïaque accompagnant l'édification du socialisme, mais aussi le rôle du chef du centre de conspirateurs, Rudolf Slansky. En effet, tous les accusés avaient une part importante ou moins importante à la déformation de la société. Citons le professeur Vaclav Cerny qui examine les circonstances des procès dans ses «Mémoires» : «Avant le procès avec Slansky ce n'étaient que les têtes des adversaires qui tombaient. Avec Slansky, la révolution a commencé à manger ses propres enfants ». Les accusés se sont retrouvés, en effet entre les pierres meulières qu'ils avaient eux-mêmes mises en marche.

Le procès avec Slansky n'était pas le dernier procès politique avec les hauts dirigeants du parti. En 1953, un procès a été ouvert contre les membres du bureau du PCT et un an plus tard c'était le tour des nationalistes bourgeois slovaques, parmi lesquels le futur président du pays, Gustav Husak, condamné à perpétuité.

Un mot à la fin. Après la chute du régime communiste, en 1989, on pouvait finalement parler ouvertement de l'arbitraire communiste. Un office a même été fondé pour enquêter sur les crimes du communisme, dont les procès dans les années quarante et cinquante, mais aussi ceux ouverts après 1989 contre les anciens dirigeants du parti responsables, par exemple, de l'intervention soviétique en 1968 et beaucoup d'autres. Malheureusement, on parle très peu des milliers de victimes du régime communiste qui ne sont ni connues, ni célèbres, mais qui souffraient du même arbitraire, qui passaient parfois des dizaines d'années en prison rien que pour avoir exprimé leur opinion.