Une historienne tchèque claque la porte du Centre contre les expulsions de Berlin

11-03-2010

L’historienne tchèque Kristina Kaiserová a annoncé mardi 11 mars son départ du Centre contre les expulsions, un centre basé à Berlin et chargé de documenter l’histoire des populations germanophones expulsées des pays de l’Est après la seconde guerre mondiale. Son départ fracassant est accompagné de vives critiques portant sur les intercessions politiques dans le fonctionnement de ce centre, qui est, depuis sa création, toujours très controversé.

Le Centre contre les expulsions a été créé en avril 2009, sur décision du gouvernement d’Angela Merkel, qui décide de mettre à sa tête une fondation comprenant des représentants politiques, des représentants des communautés religieuses, des associations d’expulsés, et un comité scientifique, composé d’historiens, allemands, mais aussi tchèques et polonais. L’idée était probablement celle d’apaiser des tensions autour d’une association née dix ans plus tôt, comme l’explique Christian Jacques, maître de conférences à l’Université de Strasbourg et spécialiste de la question des Sudètes :

« Le centre contre les expulsions est une initiative qui remonte à 1999 qui a été parrainé par Erika Steinbach, qui est une députée CDU, chrétien-démocrate, et Peter Glotz, un député social-démocrate. Ils ont lancé cette idée d’un centre devant mettre en discours la mémoire des expulsions des populations germanophones des territoires de l’Est après 1945. Il s’agit, suivant les chiffres, de treize à quinze millions de personnes, expulsées vers les zones d’occupations soviétiques, américaines, anglaises et françaises. Dès le début, les gens du SPD et de différentes mouvances politiques ont critiqué le fait que ce centre soit géré par les associations ou les Landsmanschaften, qui se veulent les représentants officiels de ces populations déplacées ou expulsées. »

Le sujet du centre a animé les débats politiques pendant les élections de 2002 qui se sont tenues dans la plupart des pays concernés – Hongrie, Pologne et République tchèque. Quand les Chrétiens-démocrates sont revenus au pouvoir, en 2006, avec Angela Merkel à leur tête, une exposition organisée par les associations des expulsés, intitulée « Trajectoires forcées » (Erzwungene Wege) a été présentée à Berlin. C’est suite aux nombreuses critiques formulées contre cette exposition que la chancelière allemande a néanmoins décidé de changer le statut du Centre contre les expulsions. Pourtant, la controverse perdure, notamment autour de la personne d’Erika Steinbach, la présidente des associations de réfugiés. Christian Jacques :

Erika SteinbachErika Steinbach « Les dernières discussions autour de ce Centre contre les expulsions tournent autour d’Erika Steinbach, notamment très critiquée en Pologne. Dernièrement, le ministre des Affaires étrangères allemand Guido Westerwelle lui a reproché de nuire aux relations germano-polonaises. Le point de critique, c’est bien sur la frontière Oder-Neisse, mais il s’agit d’une discussion hautement symbolique car l’Allemagne, dans le cadre du processus d’unification, a reconnu ses frontières, qui ont été décidées dans le cadre des accords de Postdam. Mais c’est surtout le discours même tendant à centrer le discours mémoriel sur le rôle de victime de ces populations allemandes. Elles le sont en effet, mais le discours passe souvent sous silence les responsabilités dans les exactions contre les populations polonaises, tchèques, ou juives bien sûr. »

C’est également le rôle d’Erika Steinbach que l’historienne tchèque Kristina Kaiserová remet en cause. Elle justifie également son départ pour des raisons de fond :

« Mme Steinbach est pour cette fondation manifestement le plus gros problème, parce que c’est une personnalité controversée. Nous ne la connaissons pas beaucoup en République tchèque, mais la Pologne réagit très mal vis-à-vis d’elle. Le problème réside aussi dans le fait que le Centre contre les expulsés représente toutes ces migrations violentes et les expulsions sous le même dénominateur commun. L’accent est mis sur des aspects subjectifs et perd son contexte historique spécifique. C’est ce que le nouveau projet devrait mettre en place, mais j’estime que tant que cette question n’est pas redéfinie et que le conseil scientifique ne prend pas en compte toutes les personnes appropriées, le projet restera dans l’impasse. »

La polémique qui perdure depuis plus de dix ans autour de cette initiative et son incapacité à se détacher d’enjeux politiques surprend dans un pays qui a la réputation de savoir traiter son histoire de façon plus apaisée. Christian Jacques :

« Le discours sur les expulsés a souvent été éludé, non pas par les historiens qui ont traité la question très tôt et de manière exhaustive, mais cette question au niveau politique pose le problème de la question allemande, et donc d’une certaine identité nationale. En Allemagne, cette question de la nation s’est reposée après 1990. Et la question des expulsés, qui constituait un cinquième de la population d’Allemagne de l’Ouest dans les années 1950, ce qui n’est pas négligeable, a resurgi dans les années 1990 et est devenu un enjeu politique important. »

En décembre dernier, le président Klaus a obtenu de l’Union européenne une exception sur la Charte des droits fondamentaux du Traité de Lisbonne en invoquant la question des Sudètes. La semaine passée, le président autrichien Heinz Fischer est quant à lui revenu sur les décrets Beneš en les qualifiant de « profondément injustes ». Dans tous les pays concernés, la question des Sudètes est toujours source de polémiques.

11-03-2010