Un reportage de Darney, ville qui a donné la liberté aux Tchèques et aux Slovaques

Monument de Darney, photo: CTKMonument de Darney, photo: CTK "A Darney, j'ai pour la première fois senti la certitude de la victoire", a dit, au lendemain de la Première Guerre mondiale, Edvard Benes, l'un des fondateurs de la Tchécoslovaquie indépendante. En effet, la petite ville vosgienne de Darney respire, depuis plus de quatre-vingts ans déjà, le courage, l'enthousiasme et la ferveur des légionnaires tchèques et slovaques, leur désir de se libérer de la domination austro-hongroise. Au cours de l'année 1918, les légionnaires ont formé, en France, la première armée tchécoslovaque. Le 30 juin, ils ont prêté serment, à Darney, en présence du Président français, Raymond Poincaré, et d'Edvard Benes, alors secrétaire général du Conseil national tchécoslovaque. La France a été donc le premier pays à avoir reconnu le droit des Tchèques et des Slovaques à créer leur propre Etat souverain et indépendant. Le 9 décembre 1918, un peu plus d'un mois après la naissance de la Tchécoslovaquie, son Président, Tomas Garrigue Masaryk, se rend, lui aussi, en Lorraine. Il souhaite que le premier défilé militaire, auquel il assiste en tant que chef d'Etat, ait lieu en France, à Darney... Il souhaite rencontrer les légionnaires, revenus des champs de bataille en Normandie, en Picardie, en Champagne...

Petr Pithart et Christian Poncelet à Darney, photo: CTKPetr Pithart et Christian Poncelet à Darney, photo: CTK "Quatre-vingt-quatre ans après, à l'âge de sagesse, espérons-le, nous bouclons la boucle", a dit, le dimanche 30 juin 2002, à Darney, le président du Sénat tchèque, Petr Pithart. Avec son homologue français, Christian Poncelet, il venait tout juste de dévoiler des plaques commémoratives, en l'honneur des légionnaires, et de déposer des gerbes de fleurs au pied du monument de l'amitié franco-tchécoslovaque : une flèche en métal, haute de 32 mètres, s'élève sur une plaine près de Darney, où se trouvait, à l'époque, le camp des légionnaires. Dans son discours, Petr Pithart n'a pas laissé de côté les moments sombres de l'histoire des deux pays : l'accord de Munich, par exemple...

"Quatre-vingt-quatre ans après, nous voilà redevenus alliés au sein de l'Alliance atlantique du nord. Nous avons décrit un long, un très long cercle, qui peut paraître comme un cercle vicieux : avec ses manifestations de bonne volonté, de coopération, avec des illusions, l'aveuglement, la trahison, la résistance contre l'occupant, le rideau de fer, la guerre froide, et enfin, la confiance et la bonne volonté à nouveau. La boucle commence et se termine ici, à Darney."

Plusieurs dizaines de personnes ont assisté, cet après-midi éclatant, à la cérémonie : des militaires tchèques, slovaques et français, les anciens combattants tchèques et slovaques, installés en France, les descendants des célèbres généraux français, Maurice Pellé et Eugène Faucher, l'orchestre de l'Armée tchèque, venu de Prague spécialement pour cette occasion... Et puis, n'oublions pas les habitants de la pittoresque ville de Darney, les enfants portant les petits drapeaux tchèques... Ils ont tous écouté, avec intérêt, les discours officiels, ainsi que la musique militaire, et surtout les hymnes nationaux, joués dans un ordre peu habituel aux oreilles tchèques : l'hymne slovaque en premier...

Ensuite, les délégations et les invités se sont déplacés au musée franco-tchécoslovaque de Darney, où un buste du Président Masaryk, offert par l'Etat tchèque, a été dévoilé. Une réception solennelle à la mairie d'Epinal ayant couronné le programme, le président du Sénat français, Christian Poncelet, m'a confié ses impressions de cette journée exceptionnelle...

"Ça été une journée merveilleuse, le Seigneur a été avec nous, puisqu'il a fait un temps radieux. Tout concourrait pour que cet anniversaire soit vraiment un événement qu'aucun d'entre nous n'oubliera. Le Président Havel a eu la délicate attention à l'égard de la France de faire du 30 juin la Journée de l'armée, en pensant à Darney, une ville historique, où a été créé l'indépendance de la Tchécoslovaquie. On ne peut pas oublier le sacrifice de ces milliers d'hommes, de Tchèques et de Slovaques, qui ont combattu, avec les Alliés, pour la liberté et pour la paix. C'était un moment historique qui est nécessaire pour rappeler à la mémoire qu'il y a des événements qu'il ne faut jamais oublier. (...) Si je prends la formule d'un poète français, Lamartine, je dirais qu'il y a entre les Slovaques, les Tchèques et les Français quelque chose que je ne saurais définir, mais qui nous conduit naturellement à aller l'un vers l'autre, à nous aimer et à nous estimer."

Rappelons encore une fois que le Président tchèque, Vaclav Havel, a proclamé, il y a quinze jours, le 30 juin, la Journée des forces armées tchèques. Un geste de remerciement et de sympathie, semble-t-il, adressé à la France. Un geste qui correspond tout à fait au message de T. G. Masaryk, gravé sur le monument de Darney : "En proclamant l'indépendance des Tchécoslovaques, la France fait preuve de sa perspicacité, mais aussi de sa générosité."