Philippe Fernandez : « Solliciter la capacité du spectateur à réfléchir aux images et au monde »

23-11-2009

Depuis le 19 novembre et jusqu’à mercredi, Prague vit au rythme du 12e Festival du Film Français. Parmi les films sélectionnés dans la section compétitive du choix de la critique tchèque, Léger tremblement du paysage du réalisateur indépendant Philippe Fernandez, qui met bout à bout des tableaux de la vie de six personnages, parfois loufoques, en tout cas ayant tous le même besoin d’interrogation sur le monde.

Philippe Fernandez, photo: www/festivalff.czPhilippe Fernandez, photo: www/festivalff.cz « Je suis Philippe Fernandez, cinéaste et également enseignant dans une université où j’enseigne les arts plastiques. »

Vous êtes présent à Prague, au Festival du Film Français pour présenter votre film Léger tremblement du paysage. J’aimerais que vous me présentiez ce film que je qualifierai par un jeu de mot d’OFNI, d’objet filmé non identifié. Un jeu de mot que j’utilise à dessein parce qu’il est beaucoup question de l’espace et de l’univers dans ce film...

 « Je valide ce jeu de mot ! Moi j’en utilise un autre. Je parle de ‘filmosophie’ qui me permet de dire que j’ai envie d’instaurer avec le spectateur une autre relation que ce que le cinéma instaure d’habitude. Donc une relation qui ne passe pas par l’émotion, le suspense, le drame. Mais une relation dans laquelle est sollicitée la capacité du spectateur à réfléchir aux images et au monde. »

Il n’y a pas d’histoire dans votre film. Mais je n’irai peut-être pas jusque là, puisqu’il y a tout de même un événement pivot dans cette ‘non-histoire’. De quel événement s’agit-il dans le déroulement du film ?

'Léger tremblement du paysage''Léger tremblement du paysage' « C’est effectivement un événement. C’est presque le degré zéro de l’histoire. Justement, il est tellement énorme qu’il parle de cette volonté de ne pas faire trop de narration. C’est le type d’événement qui donne lieu aux films hollywoodiens les plus chers, les plus spectaculaires, puisqu’il s’agit d’une météorite qui tombe sur terre. Mais justement, il est traité de manière absolument anti-catastrophiste. Il y a à peine des vitres cassées, il n’y a qu’un cratère dans le sable. C’est une météorite qui fait peu de mal, ne cause pas de drame humain. Parce qu’en effet, l’intérêt est ailleurs, dans ce qu’elle permet de relier les personnages que j’ai créés à l’univers, au ciel, à l’environnement qui nous entoure et de comprendre, de rentrer dans les lois de l’univers. »

'Léger tremblement du paysage''Léger tremblement du paysage' Les décors sont assez particuliers. Ils m’évoquent les années 1950, ou quelque chose des années 1950 à la Jacques Tati à cause des enfants, mais aussi au niveau architectural, car on a l’impression d’être dans un endroit qu’aurait pu créer Le Corbusier. Où avez-vous tourné, car l’endroit n’est pas identifiable, et est-ce que cette marque du passé était importante pour vous ?

« Ce qui m’intéressait le plus c’est que ce ne soit pas identifiable. Ca donne une forme d’abstraction au film. Ca pourrait se situer n’importe où. C’est difficile aussi de dire quand ça se passe. Plutôt dans les années 1950 que 1960 à cause des voitures, des objets, de la musique. Il y a en fait beaucoup de signes dans le film qui permettent de le dater au printemps 1968 par le fait qu’on n’est pas encore allé sur la lune puisque les enfants en parlent. Ce rapport au passé proche est important pour moi parce que j’avais 10 ans en 1968, donc j’ai vécu une période particulière (qu’on entend dans la musique de Pierre Henry au début), qui est un rapport fasciné et positif au futur. Le futur et la technologie allaient nous apporter un monde extraordinaire à vivre. 'Léger tremblement du paysage''Léger tremblement du paysage' Quand on était gosse à cette époque-là, on n’arrêtait pas de parler de l’an 2000. Dans les années 1960, c’était pour les enfants un repère très important parce que ça signifiait le fait qu’en l’an 2000 la technologie aurait permis de résoudre pas mal de choses, notamment l’exploration spatiale mais pas seulement. Petit, j’étais persuadé qu’on aurait tous des téléphones à la place des montres ou dedans. Et puis bien sûr on imaginait qu’on aurait des voitures sur coussins d’air etc. »

Dans ces années-là il semblait y avoir une vision très positive du futur et de ces technologies du futur. Maintenant que nous sommes après l’an 2000 et qu’on est en plein dans le XXIe siècle, n’avez-vous pas l’impression qu’il n’existe plus de vision positive de l’avenir et du progrès que peuvent apporter les technologies ?

'Léger tremblement du paysage''Léger tremblement du paysage' « C’est plus complexe. Il y a les deux. Moi j’ai écrit ce film en 1996 et 1998 donc j’ai mis une dizaine d’années à le réaliser. Je n’aurais peut-être pas pu l’écrire aujourd’hui comme en 1998 puisque j’étais encore dans cette fascination que les scientifiques me donnent. Mais entre temps il y a eu l’an 2001, l’après an 2000. Et on a une vision beaucoup plus catastrophique du monde. Aujourd’hui, il est plus difficile de soutenir que le chaos est constructeur, car on vit dans un monde où, avec tous les problèmes écologiques, on sait qu’on est foutus. Mais tout cela est à nuancer car par exemple, tous les jours, les cellules solaires font des progrès, donc si ça continue comme ça, un jour les centrales nucléaires seront dépassées. Par ailleurs, j’ai remarqué que mon film était apprécié par les gens pour sa fraîcheur et parce qu’il évite une vision dramatique du monde... »

23-11-2009