Passeur héroïque du rideau de fer, le « Roi de la Šumava » est mort

19-11-2019

Figure légendaire de la lutte contre le régime communiste, le « Roi de la Šumava » est décédé vendredi dernier à Chicago, où il vivait depuis son émigration. Il était âgé de 95 ans. Au tournant des années 1940 et 1950, au risque de sa vie, Josef Hasil a permis à plusieurs dizaines de personnes de fuir la Tchécoslovaquie en les aidant à franchir la frontière avec ce qui était alors appelé « le monde libre » ou l’Occident. L’annonce de sa mort a suscité une vive émotion en République tchèque.

Josef Hasil, photo: ABS, public domainJosef Hasil, photo: ABS, public domain

Ce n’était pas le roi de la jungle, mais presque. Longtemps, à l’époque du rideau de fer, le massif montagneux de la Šumava – parfois aussi appelé la Forêt de Bohême -, a ressemblé à un immense no man’s land. Une zone interdite aux confins de la Bohême, de la Bavière en Allemagne et de l’Autriche, parmi les plus surveillées en Europe, bordée de miradors. Un milieu hostile pour celui qui s’y aventurait où, comme dans la jungle, régnait la loi du plus fort. Ce « plus fort » contre un adversaire pourtant numériquement supérieur, Josef Hasil l’a été quelques années durant.

Après avoir embrassé une carrière de policier au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Josef Hasil était devenu garde-frontière dans sa région d’origine de Bohême du Sud.

Mais après le Coup de Prague et la prise du pouvoir par le parti communiste en février 1948, Josef Hasil, fort de sa parfaite connaissance du terrain, avait peu à peu clandestinement troqué son uniforme brodé d’une croix rouge pour celui de « Roi de la Šumava ». A une période parmi les plus sombres de l’histoire de la Tchécoslovaquie, il aidait alors les personnes persécutées par le nouveau régime stalinien à fuir en Allemagne. Mais son action illégale n’a d’abord pas duré très longtemps, comme le rappelle Michal Šmíd, un des auteurs de Paměť národa (Mémoire de la nation), un vaste projet en ligne qui rassemble les témoignages de personnes ayant vécu sous les régimes nazi et communiste en Tchécoslovaquie :

Michal Šmíd, photo: Alžběta Švarcová, ČRoMichal Šmíd, photo: Alžběta Švarcová, ČRo « Josef Hasil a été arrêté après avoir été dénoncé en octobre 1948 lors d’un passage de frontière et condamné à près de dix ans de prison et de travaux forcés dans les mines. Mais au bout de six mois, il a réussi à s’évader avec un ami. Sa famille a ensuite été persécutée. Jusqu’à une centaine de personnes plus ou moins proches de Josef Hasil ont fini dans les geôles communistes. »

Sa fuite de prison a contraint Josef Hasil à rejoindre à son tour l’Allemagne de l’Ouest, un pays dont il avait pourtant fui au printemps 1945, en sa qualité de travailleur forcé, pour se mêler à la lutte partisane dans le Protectorat de Bohême-Moravie qui serait bientôt libéré.

C’est là, en Bavière, qu’il a été enrôlé par le CIC, le service de renseignements de l’armée américaine actif pendant la Deuxième Guerre mondiale et au début de la Guerre froide. Comme d’autres émigrés tchécoslovaques, et comme ses deux frères, Josef Hasil est alors devenu un de ces « agents piétons » dont la mission consistait à remplir diverses missions de l’autre côté de la frontière, dont celle, encore, de faire passer des réfugiés tchécoslovaques en Allemagne. En décembre 1949, un nouvel incident l’a contraint à tuer lui-même un garde-frontière, avant que son frère ne meure à son tour quelques mois plus tard lors d’une fusillade avec des gardes-frontières…

Josef Hasil, photo: ČTJosef Hasil, photo: ČT Dans un très émouvant podcast mis en ligne lundi par la Radio tchèque consacré à l’incroyable histoire de sa vie (cf. : https://www.irozhlas.cz/zpravy-domov/kral-sumavy-josef-hasil-podcast-vinohradska12), une histoire souvent déformée par les mythes, Marie Štěpánová, qui travaille elle aussi pour le projet Mémoire de la nation, a toutefois indiqué avoir découvert un homme à la personnalité très éloignée de celle qu’imaginent de nombreux Tchèques :

« Le Josef Hasil que j’ai appris à connaître lors de mes voyages à Chicago était un homme très courageux qui possédait une riche expérience de la vie. Je le considérais un peu comme un grand-père. C’était quelqu’un de très aimable et bienveillant, d’extrêmement humble aussi et de profondément croyant. Un homme très joyeux. »

Malgré toutes ces qualités, Josef Hasil avait finalement quitté définitivement l’Europe en 1954 pour partir vivre aux Etats-Unis. Les clôtures de barbelés déroulées tout le long de la frontière sur des centaines de kilomètres l’empêchaient désormais de faire passer prisonniers politiques, prêtres et autres mères avec enfants dans le « monde libre ». Il est ensuite resté à Chicago jusqu’à la fin de ses jours. C’est là qu’après la révolution et la chute du régime communiste en Tchécoslovaquie, son fils, né pendant son séjour en prison en 1949 et qu’il n’avait plus vu depuis plus de quarante ans, lui avait rendu visite…

'Le retour du roi de la Šumava', photo: Labyrint / Euromedia'Le retour du roi de la Šumava', photo: Labyrint / Euromedia La vie de Josef Hasil a inspiré de nombreux cinéastes et écrivains, entre autres pour un film idéologique intitulé « Le Roi de la Šumava », qui était le surnom que les agents de la StB, la police secrète communiste, donnaient aux passeurs, ou, plus récemment, pour une excellente bande dessinée « Le retour du roi de la Šumava ». Un « roi » qui affirmait n’avoir appris l’existence de son surnom que plus bien plus tard aux Etats-Unis et que le président Václav Havel, en 2002, avait décoré au Château de Prague de la médaille de l’héroïsme.

19-11-2019