Michel Perottino : « Les cartes ne sont pas forcément toutes données »

29-05-2010

Pour analyser et commenter les résultats de ces élections législatives, Michel Perottino, politologue et secrétaire général du CEFRES, le Centre français de recherche en sciences sociales à Prague.

Michel PerottinoMichel Perottino Un de vos sujets de recherche au CEFRES sont les partis politiques. Et lorsque l’on regarde les résultats de ces élections, ce que l’on constate d’abord, c’est que les deux poids lourds de la scène politique tchèque, le Parti social-démocrate et le Parti civique démocrate, arrivent en tête, mais avec des résultats très en deçà de leurs espérances, notamment la social-démocratie. Ces résultats sont-elles la conséquence d’une sorte de lassitude des électeurs ?

« Je ne suis pas sûr que l’on puisse parler de lassitude. Le taux d’abstention est à peu près équivalent à celui de 2006. Par contre, les électeurs ont choisi d’autres partis. »

Jiří Paroubek, photo: CTKJiří Paroubek, photo: CTK La politique tchèque est rarement avare en paradoxes. Et cette fois encore, puisque le parti social-démocrate a certes remporté les élections, mais son président, Jiří Paroubek, a démissionné. Comment expliquer ce résultat très décevant de la social-démocratie et de la gauche en général ?

« C’est un peu compliqué. D’une manière générale, on observe une personnification de la scène politique tchèque en général, et en particulier de la social-démocratie au profit de son président Jiří Paroubek. Cette personnification a été dans une certaine mesure un point positif puisqu’elle permet de montrer qui va devenir le chef du gouvernement éventuellement. Mais elle a aussi permis de focaliser sur sa personne beaucoup d’animosité, et c’est sans doute ce qui a coûté le plus à la social-démocratie. »

Miroslav Kalousek, photo: CTKMiroslav Kalousek, photo: CTK D’une manière générale, que vous inspire la composition de la chambre des députés ? On retrouve cinq partis en plus du ČSSD qu’on vient d’évoquer, de l’ODS et du Parti communiste toujours présent. Surtout on retrouve deux nouvelles formations que sont TOP 09 et Les Affaires publiques.

« On retrouve effectivement cinq partis. Par contre, la répartition des sièges va beaucoup bouleverser la situation, dans la mesure où effectivement la social-démocratie est arrivée en tête, l’ODS qui arrive deuxième avec seulement deux points de différence. Mais Top 09 et Affaires publiques vont permettre en fait de faire basculer la situation du côté d’un gouvernement de centre-droit, sans doute dirigé par l’ODS ».

Comment analyser le score de 16,7% réalisé par TOP 09, nouveau parti dont la préoccupation principale sera de veiller à la réduction du déficit public et qui en conséquence propose aux Tchèques de se serrer la ceinture dans les prochaines années ?

« C’est un nouveau parti sur le papier seulement. Quand on regarde sa composition on s’aperçoit qu’il y a une forte continuité du personnel politique dans la mesure où un nombre assez important d’anciens leaders, notamment chrétiens-démocrates, ont quitté leur parti pour former ce nouveau parti venu concurrencer l’ODS. Et TOP 09, de manière tout à fait claire, est venu puiser dans le réservoir de voix de l’ODS. »

Karel Schwarzeberg, photo: CTKKarel Schwarzeberg, photo: CTK Pensez-vous que la situation en Grèce et la crise en générale ont joué en faveur de TOP 09 ou est-ce plutôt la personnalité de son président, le prince Karel Schwarzenberg, très apprécié des Tchèques, qui a contribué au succès de TOP 09 ?

« Je ne crois pas que ce soit la situation en Grèce qui a joué un rôle important, mais plus la perception de la crise en Grèce et notamment le brassage médiatique autour de cette question qui a fait que les Tchèques ont, à tort ou à raison, pris au sérieux la nécessité de limiter les dépenses publiques alors que les dépenses publiques tchèques ne sont pas spécialement en mauvais état. »

Pensez-vous que c’est un est des enseignements très positifs de ces élections, cette prise de conscience des Tchèques de la nécessité de faire des économies, même si comme vous l’avez dit, la situation n’est pas encore loin d’être catastrophique ?

« Il y a deux façons de voir la chose, de voir cette question. La première effectivement, c’est de constater que c’est un débat qui est omniprésent et qu’effectivement les Tchèques ont pu prendre en considération cette question pour répondre à l’appel des urnes. D’un autre côté, il faut voir aussi quand même que ce thème de la dette, des dépenses publiques déficitaires, est largement surmédiatisé par rapport à la réalité économique et politique. »

Les affaires publiques, photo: CTKLes affaires publiques, photo: CTK L’autre nouveau parti qui apparaît, ce sont Les affaires publiques, un parti que l’on a un peu de mal à situer sur l’échiquier politique, mais qui a fait un très bon résultat. Si l’on tient compte de cet élément, s’agit-il d’un parti de droite, d’un parti de gauche, ou bien d’un parti du centre, quel est votre avis ?

« C’est aussi un parti dont on parle souvent comme d’un parti populiste, il est vrai que par certains aspects et notamment par certaines pratiques qu’il la développé depuis quelques semaines, cette étiquette est parfois tout à fait justifiée. Je serais plutôt tenté de dire qu’il s’agit d’un parti de droite même si au niveau de son électorat, manifestement, il a obtenu le soutien d’un ancien électoral à la fois de droite et de gauche - de l’ODS et du ČSSD. »

Vous le présentez un peu comme un parti populiste, est-ce dû à la personnalité ou au parcours de son leader, l’ancien journaliste de télévision Radek John ?

Radek John, photo: CTKRadek John, photo: CTK « Il est sans doute plus complexe, à la fois au niveau de son fonctionnement interne, à la fois au niveau de ceux qui sont derrière ce parti, notamment ceux qui le financent, et à la fois au niveau de sa présentation médiatique. C’est un parti effectivement qui peut poser des problèmes pour sa classification sur l’échiquier politique. »

Comment expliquer que ces deux partis, TOP 09 et Les Affaires publiques aient conquis autant d’électeurs tchèques en si peu de temps puisque ce sont deux partis qui ont vu le jour il y a seulement quelques mois ?

« Encore une fois il faut relativiser concernant le TOP 09 qui a bénéficié d’une certaine continuité et qui a beaucoup puisé dans le réservoir à la fois de l’ODS et du KDU-ČSL. Mais là aussi, d’une manière générale, il bénéficie surtout (vous avez parlé de lassitude au début) effectivement de la lassitude de certains électeurs, concernant surtout les électeurs de l’ODS et le ČSSD. »

Photo: CTKPhoto: CTK A l’inverse, deux partis, quittent la Chambre des députés. Les chrétiens démocrates du KDU-ČSL sont toujours à la limite. On sait qu’ils ont un électorat fidèle. Cette fois cela ne leur aura pas suffi pour atteindre la barre des 5 %. Il y aussi les Verts qui doivent aussi se contenter seulement d’un peu plus de 2 % des suffrages. Quelles sont les causes de leur dégringolade dans les préférences ?

« La situation des deux partis est complètement différente. Encore une fois le KDU-ČSL, donc le Parti démocrate chrétien, bénéficie d’un électorat relativement stable notamment en Moravie. Il bénéficie aussi d’une structure partisane déjà très ancienne et bien stabilisée. Ce que lui a beaucoup nui, c’est la scission interne qui a provoqué la création de TOP 09. Pour ce qui et des Verts, la situation est un petit peu différente. Les Verts qui étaient au gouvernement après 2006, n’ont pas réussi, disons, à remplir leurs promesses et ils ont également fait montre de très fortes dissensions internes qui ont été très médiatisées. Et donc cette image d’une manière générale très négative des Verts, a fait que leur résultat est ce qu’il est aujourd’hui. »

Malgré tout, ces 2%, est-ce une surprise pour vous ?

Le chef du parti des Verts, Ondřej Liška, photo: CTKLe chef du parti des Verts, Ondřej Liška, photo: CTK « Je crois qu’au niveau des Verts, on s’attendait à un résultat autour de 2 à 3%. Donc ce n’est pas une surprise en soi. »

Les négociations pour la formation d’une coalition gouvernementale vont débuter, dans les prochaines heures ou les prochains jours. A quel type de scénario vous attendez-vous ? Et se dirige-t-on obligatoirement vers un gouvernement de droite, une coalition ODS, TOP 09 et Affaires publiques ?

« Il y a quelques minutes ou quelques dizaines de minutes, je vous aurais peut-être dit qu’effectivement, on s’oriente vers un gouvernement de droite. Mais dans la mesure où le chef de la social-démocratie vient de démissionner, il ouvre peut-être la porte à d’autres perspectives, et éventuellement des perspectives de grande coalition pour répondre aux questions liées à la dette publique. »

Quel type de grande coalition ?

« A nouveau, la question fondamentale qui se pose est celle des Affaires publiques : quelle sera leur position lors des négociations concernant la formation du nouveau gouvernement ? Et en fonction de ce qu’ils demanderont et de ce qu’ils seront en mesure de proposer, l’ODS qui va sans doute recevoir la possibilité de former ce gouvernement, sera en mesure de choisir différentes possibilités, notamment, compte tenu de la nouvelle donne au sein du ČSSD. »

Le chef de l'ODS, Petr Nečas, photo: CTKLe chef de l'ODS, Petr Nečas, photo: CTK On se retrouve comme il y a 4 ans en présence de cinq partis parlementaires mais les négociations s’annoncent cette fois-ci malgré tout plus simples…

« Les négociations s’annoncent en effet plus simples dans la mesure où on n’a pas un équilibre 100 députés d’un côté, 100 députés de l’autre. Manifestement, avec la question ou le point d’interrogation concernant Affaires publiques, on a manifestement une chambre plutôt à droite, au centre-droit. Dans cette logique, dans cette perspective, c’est plutôt un gouvernement de centre-droit qui sera appelé à gérer le pays, mais encore une fois, les cartes ne sont pas forcément toutes données. »

29-05-2010