Leïla Slimani, écrivaine qui veut libérer la parole sur la sexualité au Maroc

20-09-2017

« Sexe et mensonges, la vie sexuelle au Maroc » est le titre d’un livre qui regroupe une quinzaine de témoignages recueillis par l’écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani. Dans cet ouvrage qui a marqué la rentrée littéraire en France, la jeune romancière s’efforce de briser le tabou autour de la sexualité dans son pays d’origine. Présente à Prague cette semaine pour y présenter « Chanson douce », roman qui lui a valu le prix Goncourt en 2016, Leïla Slimani explique au micro de Radio Prague quels sont les mensonges qui entourent la sexualité des femmes marocaines et engendrent des tragédies intimes.

Photo: Les ArènesPhoto: Les Arènes « Il existe une loi au Maroc qui interdit les relations sexuelles hors mariage, les seules relations permises étant les relations conjugales. Mais l’âge moyen du mariage étant 28 ans, il est évident que la plupart des gens ont eu une vie sexuelle avant, et c’est là est le principal mensonge. Cela signifie que les gens ont certes une vie sexuelle, mais que celle-ci est cachée et parfois vécue comme une honte, dans une forme d’hypocrisie. Evidemment, l’homosexualité est interdite, l’adultère est interdit et les homosexuels vivent leur sexualité en cachette. Ce sont tous ces mensonges que je dénonce. »

Quelles ont été les réactions au Maroc à la sortie du livre ?

 « C’est un débat qui a lieu au Maroc depuis plusieurs années. Depuis quelques mois ce débat est devenu très vif, puisque beaucoup de faits divers ou d’affaires montrent qu’il existe aujourd’hui au Maroc un vrai problème autour de la sexualité. Il y a une nécessité de mettre en place une éducation sexuelle, de réfléchir aux questions liées à l’avortement, au viol… J’ai apporté ma pierre à l’édifice, mais il y a beaucoup d’autres intellectuels, journalistes, sociologues qui essayent de mener ce débat. Certains sont pour, d’autres contre, mais dans tous les cas, le débat est très vif. »

Vous venez vous-même d’une famille cultivée et êtes originaire d’un milieu sans doute plus libre d’esprit. Pour autant, avez-vous ressenti cette hypocrisie de la société marocaine ?

 « Oui, je l’ai ressentie parce que je vivais avec des gens concernés, même si ma famille n’était pas trop dans cette optique. Mais, effectivement, j’ai senti le poids du regard de l’autre, le fait de ne pas pouvoir défendre son mode de vie ou sa liberté parce que l’on a peur d’être jugée ou agressée pour ce que l’on est… »

Leïla Slimani, photo: Eva Kořínková / IFPLeïla Slimani, photo: Eva Kořínková / IFP La traduction tchèque de votre premier roman « Dans le jardin de l’ogre », dans lequel il est beaucoup question de la sexualité féminine dans la société occidentale, est en cours de préparation. En racontant l’histoire d’une jeune maman qui vit dans un couple rangé, vous faites, selon la critique, une analyse presque clinique de la nymphomanie. S’agit-il donc là aussi d’une certaine hypocrisie, d’un malaise sexuel vis-à-vis de la société ?

 « Non, ce n’est pas du tout un roman sociologique, ni une critique de la société. Il s’agit plutôt d’essayer d’entrer dans l’âme d’une femme qui porte en elle un lourd secret ; un secret qu’elle ne peut révéler à personne. Cette femme vit ainsi une grande souffrance liée à la solitude qu’implique ce secret et au désir insatiable qui est le sien. C’est une femme qui a des relations sexuelles sans limites, tout le temps et avec n’importe qui, mais qui ne ressent ni plaisir ni satisfaction. C’est plus un livre d’émotions, un ouvrage plus psychologique que sociologique. »

Retrouvez Leïla Slimani samedi prochain dans Culture sans frontières pour la suite de cet entretien, consacrée cette fois au roman « Chanson douce », couronné du prix Goncourt et sorti récemment en tchèque.

20-09-2017