Le patrimoine aux enchères ou pas : l’hôtel des Invalides à Prague n’a pas trouvé d’acheteur

Joyau de l’architecture baroque à Prague protégé au titre des monuments culturels depuis 1958 (l’équivalent des monuments historiques en France), l’hôtel des Invalides n’a pas trouvé d’acheteur. Mis aux enchères en juin dernier par l’État qui en est propriétaire, il pourrait finalement être placé sous la responsabilité de l’Institut national du patrimoine. Mais pourquoi cette institution n’a-t-elle pas demandé la gestion du bien l’année dernière lorsque l’État l’avait proposée à l’ensemble de ses ministères et agences nationales ? Et comment redonner vie à cet ensemble architectural remarquable aujourd’hui inoccupé ? C’est ce que Sophie Eberhardt est allée investiguer.

L’hôtel des Invalides tchèque a été élevé à Prague dans le quartier de Karlín entre 1731 et 1737. Il couvre une vaste superficie de 10 000 m2 agrémentée de 12 000 m2 de jardins. Certes, c’est six fois moins que la surface occupée par son prestigieux modèle, l’hôtel des Invalides de Paris. Dans la capitale tchèque, malheureusement, seul un neuvième du plan conçu par l’architecte Kilián Ignác Dientzenhofer a pu être mis en œuvre. Le monument constitue néanmoins une œuvre exceptionnelle. C’est ce que défend vigoureusement l’« Initiative pour l’hôtel des Invalides » (Iniciativa pro Invalidovnu), un mouvement qui mobilise des universitaires, historiens, architectes, urbanistes, avocats et représentants de la société civile pour protester contre la vente du monument et proposer une solution alternative. Instigateur du groupe, Nisan Jazairi souligne :

Nisan Jazairi, photo: ČTNisan Jazairi, photo: ČT « Pendant la période de construction de l’édifice, Prague regorgeait de beaux bâtiments de style baroque tardif. L’hôtel des Invalides a été élevé pour les anciens combattants et leurs familles grâce aux dons du comte Petr Strozzi, un aristocrate tchèque d’origine italienne propriétaire de nombreux autres bâtiments. À sa mort, il a légué l’ensemble de ses propriétés aux soldats. »

Conçu en anneau comme l’hôtel des Invalides de Paris, l’édifice comprenait 138 chambres, ainsi que d’autres pièces d’usages très variés allant de l’abattoir à la salle de lecture. Les parcelles de terrain situées aux abords du site étaient utilisées pour la culture des légumes et l’élevage du bétail. Un héritage auquel le mouvement de Nisan Jazairi veut donner un nouveau souffle :

L'hôtel des Invalides, photo: Sophie EberhardtL'hôtel des Invalides, photo: Sophie Eberhardt « C’était une sorte de ville dans la ville. Les gens y travaillaient et y habitaient. Il y avait une école, des commerces, des jardins, même des animaux. C’était vraiment comme une ville indépendante, et c’est précisément ce modèle-là que nous voulons proposer pour le futur. »

Après la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment a accueilli les archives militaires et celles du musée technique tchèque, notamment les riches archives d'architecture. Ces documents historiques n’ont malheureusement pas été épargnés par les importantes inondations qu’a connues Prague en 2002. Plus de la moitié des documents conservés a été détruite. Les archives militaires ont ensuite été déplacées. Propriété de l’État, l’édifice est aujourd’hui inoccupé. Ce qui n’enlève rien à la valeur historique et esthétique du lieu.

L'hôtel des Invalides, photo: Sophie EberhardtL'hôtel des Invalides, photo: Sophie Eberhardt En juin dernier, le Bureau de la représentation du gouvernement dans les affaires de propriété (Úřad pro zastupování státu ve věcech majetkových) a annoncé la vente aux enchères du bâtiment ; la plus importante vente de biens nationaux de l’année. Comment l’État en est-il arrivé à proposer ce précieux patrimoine au bon vouloir d’un nouveau propriétaire ? Depuis 2015, il affirme avoir proposé vainement, et par trois fois, la gestion du bâtiment à l’ensemble des ministères et agences nationales du pays. Tout cela pour finalement s’en remettre à l’intérêt éventuel d’investisseurs privés, comme le précise Radek Ležatka, le porte-parole du Bureau :

« Nous voulions sauver ce monument culturel. Le seul moyen pour cela était d’essayer de le vendre à un investisseur privé qui pouvait consacrer son capital à cet édifice. »

Sauver l’édifice en le vendant à un investisseur privé ? Ce n’est pas comme cela que les membres du groupe de Nisan Jazairi ont entendu la chose. Ce dernier s’oppose fermement à la privatisation du lieu :

« Le principal obstacle selon nous à l’usage commercial du bâtiment est qu’il n’est pas dans un très bon état. De surcroît, il s’agit d’un monument culturel pour lequel toute intervention physique est strictement encadrée. Ce bâtiment doit donc rester tel qu’il est et ne pas être trop transformé. Il faut s’efforcer de conserver l’aspect qui est le sien depuis le XVIIIe siècle. »

Coup de théâtre, le 8 août dernier, au moment de la fermeture de l’appel d’offres. Malgré les nombreuses visites du site effectuées par de potentiels intéressés, dont l’État ne souhaite pas révéler l’identité, aucune offre d’achat n’a officiellement été déposée. Entretemps, peut-être acculé à le faire, l’Institut national du patrimoine (Národní památkový ústav) a demandé la responsabilité du site. Ce qui a conduit à l’annulation de la vente aux enchères. Quelles sont les raisons de l’échec de la vente ? Les quelque 637 millions de couronnes (près de 24 millions d’euros) auraient pu dissuader les investisseurs. Mais Nisan Jazairi accuse également l’insuffisance d’idées des potentiels acheteurs :

« Il y a un manque de personnes suffisamment fortes et créatives pour trouver une solution durable et économique de gestion pour un tel monument. »

De la créativité, les étudiants de l’Architectural Institute de Prague en ont pourtant bien fait preuve lorsqu’ils ont présenté, le 5 août dernier, leurs projets de rénovation et de reconversion de l’hôtel des Invalides. Rassemblant des étudiants de différentes nationalités, l’école d’été a abouti à une proposition de bâtiment d’usage mixte avec une dominante culturelle ainsi qu’à des projets inspirés de jeux de lumière, textures et paysages observés sur le site et dans le décor urbain praguois.

Si la cession à l’Institut national du patrimoine se confirme, il est permis de croire que l’édifice sera entre de bonnes mains. Responsable de la préservation du patrimoine culturel en République tchèque, cette institution est jugée à même de traiter avec soin la valeur historique du monument. Ses projets, qui n’en sont encore qu’au stade de la réflexion, sont d’y installer une partie de ses bureaux et d’y établir un musée.

Pour l’heure cependant, la demande officielle n’a toujours pas été communiquée par l’Institut national du patrimoine. Celle-ci ne pourra être effectuée que lorsque le ministère de la Culture aura donné son accord, actuellement en cours de discussion.