Le dalaï-lama sème la discorde au sein du gouvernement tchèque

Deux semaines après, la visite à Prague du dalaï-lama continue de faire des remous en République tchèque. En cause : la rencontre entre le ministre de la Culture et le leader spirituel tibétain et la déclaration officielle prochinoise qui s’en est suivie, signée entre autres par le président de la République tchèque et le Premier ministre. Dimanche, le ministre des Affaires étrangères a reproché à son collègue de la culture, Daniel Herman, de n’avoir pas respecté un accord vieux de deux ans passé au sein de la coalition gouvernementale en accueillant officiellement le dalaï-lama.

Le dalaï-lama et Daniel Herman, photo: ČTKLe dalaï-lama et Daniel Herman, photo: ČTK Le dalaï-lama aurait-il eu l’intention de semer la zizanie sur la scène politique tchèque, qu’il n’aurait pas pu mieux s’y prendre. Avant le passage de trois jours du chef religieux à Prague, du 17 au 19 octobre derniers en tant qu’invité de la conférence Forum 2000, les autorités chinoises, comme elles le font systématiquement aussi avec les autres pays, avaient fait pression sur le gouvernement tchèque pour que le dalaï-lama, qu’elles considèrent comme un séparatiste, ne fasse l’objet d’aucune attention officielle. Une recommandation que le Premier ministre Bohuslav Sobotka et le cabinet ont respecté au pied de la lettre, à l’exception donc du ministre de la Culture. Celui-ci, argumentant du fait que les questions religieuses relevaient de sa compétence, a tenu à recevoir l’ancien prix Nobel de la paix. Une initiative d’abord présentée comme d’ordre privé, tant par Daniel Herman lui-même que par Bohuslav Sobotka, mais qui aurait finalement pris des contours officiels, comme l’a vivement reproché le ministre des Affaires étrangères, Lubomír Zaorálek, à son collègue chrétien-démocrate :

Lubomír Zaorálek, photo: ČTKLubomír Zaorálek, photo: ČTK « En tant que personne, il (Daniel Herman) peut faire ce qu’il veut. Mais en tant que ministre, il fait partie d’une équipe avec laquelle il s’est mis d’accord et qu’il se doit de respecter. Dans le cas contraire, il devrait quitter le gouvernement. »

Concrètement, le chef de la diplomatie accuse Daniel Herman de n’avoir pas respecté un accord tacite et d’être allé à contre-courant de la position officielle du gouvernement tchèque. Lubomír Zaorálek considère qu’il s’agit là d’une provocation politique :

« Monsieur le ministre Herman aurait dû dire il y a deux ans de cela, lorsque nous avons débattu du sujet au gouvernement, que les relations tchéco-chinoises ne l’intéressaient pas, qu’il n’était pas d’accord avec la position du gouvernement et qu’il ne la respecterait pas. Or, il n’a rien dit. Nous avions alors convenu que nous en rediscuterions lorsque la situation se présenterait et qu’une éventuelle rencontre avec le dalaï-lama pourrait menacer les principes du partenariat stratégique entre la République tchèque et la Chine. »

Daniel Herman, photo: ČTKDaniel Herman, photo: ČTK « Il y a deux mois de cela, Daniel Herman m’a informé de sa volonté de rencontrer le dalaï-lama lors du Forum 2000. Je lui ai fait part de mes objections tout en ajoutant que cette rencontre était envisageable si elle se tenait dans le cadre de ce qui avait été convenu précédemment. Le problème est que Daniel Herman n’a pas tenu parole et que sa rencontre avec le dalaï-lama ne s’est pas tenue dans le cadre convenu ; un cadre que pas même Barack Obama ou le président slovaque, qui ont eux aussi rencontré le dalaï-lama, ne se sont permis de violer. »

Cette version des faits, qui intervient près de deux semaines après la visite du dalaï-lama, n’est bien entendu pas celle du principal intéressé, Daniel Herman :

« Je n’ai violé aucun accord que ce soit, et ce pour la simple et bonne raison que je n’ai passé aucun accord. Cela aurait été contraire à mes convictions et à ma conscience. Accepter de renoncer à rencontrer le dalaï-lama serait pour moi la même chose que d’accepter que quelqu’un m’ordonne de ne pas rencontrer le pape. »

Dans les heures qui ont suivi cette rencontre entre le ministre de la Culture et le dalaï-lama, le président de la République, le Premier ministre et les présidents des deux chambres du Parlement ont publié une déclaration commune dans laquelle ils ont tenu à rappeler que la République tchèque maintenait sa position vis-à-vis de la Chine et respectait les principes du partenariat stratégique signé entre Prague et Pékin, ainsi que la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Chine, dont le Tibet fait partie. Dans le texte en question, il est mentionné que « les activités privées de certains représentants politiques tchèques ne sont pas l’expression d’une modification de la politique officielle de la République tchèque ».

Cette déclaration fait aujourd’hui l’objet de nombreuses critiques. Considérée comme exagérée, cette déclaration donnerait l’image d’un petit pays, la République tchèque, qui, volontairement, se soumet à une grande puissance.