Le 28 octobre 1918 et l’indépendance de la Tchécoslovaquie

Le 28 octobre 1918, le Comité national tchécoslovaque proclamait à la Maison communale à Prague l’indépendance de la Tchécoslovaquie. Cette date, devenue fête nationale, est célébrée en grande pompe ce weekend dans toute la République tchèque, à l’occasion de son centenaire. Comment en est-on arrivé à la création de la Première République tchécoslovaque ? C’est ce que nous vous proposons de (re)découvrir.

Le rôle de la guerre

Le 28 octobre 1918, photo: public domainLe 28 octobre 1918, photo: public domain « Peuple tchécoslovaque, ton rêve séculaire est devenu réalité ! », déclaraient « les hommes du 28 octobre », lors de la proclamation d’indépendance, cités par l’historien Antoine Marès dans son Histoire des Tchèques et des Slovaques. La formule est audacieuse car, avant la Première Guerre mondiale, les partisans de la dislocation de l’Autriche-Hongrie et de la création d’un Etat tchèque étaient tout à fait minoritaires. Le « peuple tchécoslovaque », quant à lui, n’existait tout simplement pas, et le rapprochement entre les deux nationalités, malgré leurs proximités culturelles, n’allaient pas forcément de soi.

C’est largement à la faveur du développement de la guerre, dans laquelle les soldats tchèques et slovaques sont engagés sous le drapeau de l’Empire austro-hongrois, aux côtés des puissances centrales et contre la Triple-Entente, que les opinions des patriotes tchèques et slovaques sur le devenir des peuples constituant l’Etat des Habsbourg ont évolué. Jaroslav Šebek, de l’Institut d’histoire de l’Académie des sciences, explique :

« A l’époque, on s’est aperçu que la nationalité allemande commençait à envisager une domination plus importante, y compris dans le cadre des pays tchèques. Cela a contribué à l’évolution des positions politiques, notamment parmi les politiciens tchèques. En plus de cela, il y avait l’action d’hommes politiques à l’étranger, et en particulier de Tomáš Garrigue Masaryk, qui, à partir de 1914, tentait de recueillir des soutiens en faveur d’un Etat tchécoslovaque. Mais c’est bien sûr une réaction aux événements qui ont suivi le déclenchement de la Première Guerre mondiale. »

Les hommes de l'indépendance en exil

Tomáš Garrigue Masaryk et Edvard Beneš, photo: Archives de VHÚTomáš Garrigue Masaryk et Edvard Beneš, photo: Archives de VHÚ Pendant le conflit, l’action des politiciens tchèques à l’étranger est essentielle pour convaincre les puissances belligérantes de la possibilité de remodeler la carte européenne à l’issue de la guerre, au profit notamment des Tchèques et des Slovaques. L’universitaire Tomáš Garrigue Masaryk, marié à une Américaine aux origines françaises en la personne de Charlotte Garrigue, voyage à travers le monde, jusqu’en Russie et au Japon, mais est surtout actif dans le monde anglo-saxon et particulièrement auprès de la communauté tchéco-slovaque vivant aux Etats-Unis. Il n’est pas le seul dans ce travail à l’étranger, comme le raconte l’historien Ivan Šedivý, de l’Université Charles :

« Nous avons ensuite Edvard Beneš, qui était à l’époque un jeune sociologue, d’orientation plutôt socialiste, et qui était très attaché à Masaryk. La répartition des rôles entre les deux hommes, Masaryk définissant les lignes générales de la politique et Beneš, impulsant la politique extérieure, a été, je crois, très heureuse. […] Masaryk a pris ses quartiers durant la guerre à Londres, tandis que Beneš, orienté vers la francophonie, s’est installé à Paris. Enfin, pour compléter ce duo, il y avait le Slovaque Milan Rastislav Štefánik, installé en France avant la guerre. »

Les légions tchécoslovaques en Russie, photo: public domainLes légions tchécoslovaques en Russie, photo: public domain A l’étranger, en France, en Italie et en Russie, sont constituées des légions tchécoslovaques, des unités constituées de Tchèques et de Slovaques exilés ou déserteurs de l’armée austro-hongroise. Numériquement faibles, elles sont un des facteurs qui contribuent à légitimer l’idée d’une Tchécoslovaquie indépendante au sortir de la guerre. L’association des Tchèques et des Slovaques s’impose ainsi progressivement. Elle devient une option acceptable aux yeux des puissances étrangères, qui ne veulent pas voir un morcellement infini des Etats centre-européens, qui seraient vulnérables face à l’Allemagne.

"Résistance" intérieure et proclamation du 28 octobre

Karel Kramář, Alois Rašín et František Sís du réseau clandestin Maffia, photo: Musée nationalKarel Kramář, Alois Rašín et František Sís du réseau clandestin Maffia, photo: Musée national Mais à l’intérieur aussi, des Tchèques et des Slovaques, avec des personnalités comme Karel Kramář, Antonín Švehla ou Alois Rašín et avec la constitution d’un réseau clandestin nommé Maffia, s’organisent pour résister à Vienne, dans un contexte où l’effort de guerre devient de plus en plus pesant pour les populations. Les autorités austro-hongroises, sous la direction du nouvel empereur, Charles Ier, envisage bien des réformes, pour accorder davantage d’autonomie aux minorités slaves, mais elles échouent.

Acculée militairement, l’Autriche-Hongrie est contrainte de confier la direction de la guerre à l’Allemagne. Pour Ivan Šedivý, un tournant arrive avec l’affaire Sicte au printemps 1918, qui révèle la faiblesse de l’Etat austro-hongrois, Vienne ayant tenté d’obtenir une paix séparée avec Paris, dans le dos des Allemands. Dix jours après la déclaration de Washington le 14 octobre, où Masaryk déclare de fait l’indépendance de la Tchécoslovaquie, une délégation du Comité national tchécoslovaque, dirigée par Karel Kramář, proclame à son tour cette indépendance à Prague. Ivan Šedivý revient sur la portée, en réalité toute relative, de cette date du 28 octobre :

« Aujourd’hui, nous considérons que le jour de la naissance de la République est le 28 octobre, quand a lieu en fait un coup d’Etat à Prague. Mais le pouvoir était loin d’être assuré sur tout le territoire de la Bohême, sans compter la Moravie et la Slovaquie. La Slovaquie ne s’est jointe au mouvement que sur la base de la déclaration dite de Martin, le 30 octobre, c’est-à-dire deux jours plus tard. Et la Russie subcarpathique encore plus tard, sur la base d’une résolution de la conférence de paix de Paris, suite à un accord signé par Masaryk lors de son séjour aux Etats-Unis. »

Un nouvel Etat et déjà des difficultés

Octobre 1918 à Prague, photo: Archives de VHÚOctobre 1918 à Prague, photo: Archives de VHÚ D’ailleurs, la naissance de la Première République tchécoslovaque est marquée par des conflits frontaliers, mineurs mais bien réels, avec la Pologne renaissante et avec la Hongrie révolutionnaire. De nombreux défis se posent au nouvel Etat, dont la constitution n’est adoptée qu’en 1920. A ce titre, la question économique est primordiale, comme le note Jaroslav Šebek :

« Nous devons réaliser que l’enthousiasme du 28 octobre ne reposait pas seulement sur la naissance de l’Etat indépendant. Il était largement lié au fait que se terminait une guerre brutale de quatre ans. Les gens n’avaient réellement plus de quoi manger. L’approvisionnement était désorganisé, tout comme l’économie, il n’y avait pas assez de logements. Donc, on peut dire que c’étaient de grands et sérieux problèmes qu’a dû immédiatement affronter la nouvelle république. »

L’un de ces autres problèmes, c’est la question nationale. Aux côtés des Tchèques et des Slovaques, lesquels ne sont pas forcément d’accord sur la forme que doit prendre le nouvel Etat, centralisé autour de Prague, on trouve des centaines de milliers de Hongrois, des Ruthènes ou bien encore des Polonais. Et dans la région des Sudètes, il y surtout environ trois millions d’Allemands, qui sont ainsi plus nombreux que les Slovaques. Vingt ans plus tard, la difficulté sera telle qu’elle conduira à la dislocation du jeune Etat.