Karlín, une gentrification aboutie ?

Pendant très longtemps, Karlín a été avant tout un quartier ouvrier et fréquenté par une population tzigane. Mais les inondations en 2002 ont complétement bouleversé son architecture. Aujourd’hui, le quartier situé dans le nord de Prague est habité par une classe moyenne plutôt aisée. C’est ce qu’on appelle un phénomène classique de gentrification.

Karlín, photo: Archives de Radio PragueKarlín, photo: Archives de Radio Prague Pendant très longtemps, Karlín a été avant tout un quartier ouvrier et fréquenté par une population tzigane. Mais les inondations en 2002 ont complétement bouleversé son architecture. Aujourd’hui, le quartier situé dans le nord de Prague est habité par une classe moyenne plutôt aisée. C’est ce qu’on appelle un phénomène classique de gentrification.

« Il y a deux types de gentrification : d’abord la gentrification massive, quand on pousse les pauvres hors de chez eux par exemple à Marseille, rue de la République. Que fait-on dans ces cas-là ? On expulse les pauvres, on réhabilite le quartier et on les invite à revenir moyennant un loyer qui a doublé. Puis il y a la gentrification douce, qui est pratiquée par les bobos où les pauvres ne sont pas poussés dehors mais où ils fuient pour échapper aux bobos. Ces bobos ont tendance à faire aux pauvres ce que le Club Med fait aux Touaregs, à savoir vouloir les rencontrer mais en leur nuisant. »

Karlín, photo: Oleg FetisovKarlín, photo: Oleg Fetisov Ainsi s’exprimait l’humoriste Nicole Ferroni sur France Inter en février 2014. On a entendu parler du terme de gentrification pour la première fois dans les années 1960 grâce à la sociologue Ruth Glass. Il s’agit d’un phénomène de transformation urbain, d’embourgeoisement avec l’installation d’une classe aisée dans des quartiers dits populaires. Karlín est directement touché par cette tendance, qui trouve sa source essentiellement dans les inondations de 2002.

Selon le schéma classique de gentrification, l’activité artistique est l’élément déclencheur du phénomène d’embourgeoisement. A Karlín, c’est les Karlin Studios qui jouent ce rôle. En 2005, ce centre d’art contemporain a ouvert une galerie au style alternatif qui permet aux artistes à la fois d’exposer et de produire. Conservatrice des Karlin Studios, Caroline Kryszton a vu le quartier se métamorphoser :

« La période des grandes inondations, c’était en 2002, mais les énormes changements, je les ai vraiment remarqués ces trois dernières années. En fait, il y a eu la crise en 2008 qui a ralenti cette période de transformation du quartier. Les investisseurs ont alors retardé toutes leurs constructions. Maintenant que le marché commence à être en meilleure santé, on commence à construire. Ces deux à trois dernières années ont commencé à fleurir tout autour de Karlin Studios des projets industriels et le quartier a vraiment commencé à changer à ce moment-là, avec des cafés et des petits restaurants qui ont ouvert. »

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková La gentrification s’accompagne d’une une activité commerciale qui vise une clientèle particulière, une clientèle dite ‘bobo’ ou tout simplement bourgeoise. Patron de Veltin, un bar à vin bio qui promeut les produits locaux Bogdan Trojak est conscient de l’attractivité du quartier pour le business :

« Maintenant, tout le monde veut ouvrir quelque chose à Karlín, et nous pensons qu’il nous faut encore plus de bars et de restaurants dans ce quartier. Depuis six ans, il y a de plus en plus de boutiques, de cafés, de bars qui s’ouvrent, donc c’est plutôt bon pour le commerce. Mais je dois dire qu’il faut avoir un bon concept. Si vous n’en avez pas, tout se ressemble à Prague. Seulement, les prix ici sont très élevés. »

L’embourgeoisement du quartier s’accompagne directement d’une hausse des prix qui ne profite pas à tout le monde. Après avoir vu son loyer augmenter de 50 % en l’espace d’un an, la petite épicerie italienne de la rue Křižíkova a dû mettre la clé sous la porte. C’est aussi le cas des Karlin Studios, pourtant précurseur du phénomène de gentrification. Caroline Kryszton explique :

Karlín, photo: ŠJů, CC BY-SA 4.0 InternationalKarlín, photo: ŠJů, CC BY-SA 4.0 International « Je pense que nous sommes à la fin de la période de gentrification, c’est pour cette raison que c’est pour nous le moment de déménager. Notre galerie, qui est une ancienne usine, va être rasée pour laisser place à trois grands immeubles de bureaux et d’habitations. »

Les investisseurs ont pris d’assaut le marché immobilier à Karlín. Directeur de l’entreprise de promotion immobilière Karlin Group, Serge Borenstein a beaucoup investi dans le quartier, et il ne le regrette pas. Interrogé par Radio Prague en 2007, il déclarait déjà :

« Vous avez raison, Karlín est en train de changer énormément et nous faisons de notre mieux pour ne pas en faire un quartier commercial. Nous sommes ceux qui peuvent en décider, mais nous ferons de notre mieux en tant qu’investisseur pour garder un équilibre entre bureaux, résidences et commerce. Mais concernant les prix, ils vont forcément suivre les prix du marché. Le seul conseil que je puisse donc donner est de venir le plus vite possible. C’est plus que prometteur. C’est un très bon investissement. Même si vous ne voulez pas acheter quelque chose pour emménager directement, vous voudriez peut-être assurer votre avenir. »

Le marché de l’art a donc été complétement délaissé. Serge Borenstein avait voulu faire de Karlín un quartier hétérogène. Le quartier est en réalité un environnement complétement gentrifié qui cède à la demande des investisseurs.

La conservatrice Caroline Kryszton nous donne sa définition du quartier d’aujourd’hui :

Karlín, photo: ŠJů, CC BY-SA 3.0 UnportedKarlín, photo: ŠJů, CC BY-SA 3.0 Unported « Pour la petite anecdote, j’ai écrit un guide de Prague il y a deux ou trois ans de cela et je devais décrire Karlín en trois mots. Ce serait intéressant de regarder ce que j’avais écrit à l’époque, le quartier n’était pas encore transformé. Je pense que j’avais écrit quelque chose du style ‘alternatif’, ce que je ne dirais plus maintenant. Je dirais que maintenant c’est dynamique, en essor mais qu’il a quand même du potentiel. Cela s’est occidentalisé. Moi je suis un peu triste du fait qu’il n’y ait pas assez de mélanges. Les résidents se mélangent assez peu avec les gens qui viennent travailler ici. A la place des bureaux, il faudrait construire un peu plus de résidences. Mais, globalement, le changement ne veut pas forcément dire que c’est négatif. »