Il y a 75 ans, Prague était bombardée par erreur par les Alliés

14-02-2020

701 morts, 1 184 blessés, 2 500 bâtiments détruits : il y a exactement 75 ans, les pilotes américains bombardaient par erreur Prague au lieu de Dresde. Il aura suffi de neuf minutes aux plus de soixante bombardiers pour déverser quelque 150 tonnes d’explosifs sur plusieurs quartiers de la capitale tchèque.

Rue Vinohradská, photo: Archives de DP PrahaRue Vinohradská, photo: Archives de DP Praha

En dépit des souffrances subies tout au long de l’occupation allemande, la Bohême et la Moravie, qui étaient un protectorat du Reich, n’ont été que peu endommagées pendant la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à la ville allemande de Dresde, littéralement réduite en cendres à partir du 13 février 1945, Prague a échappé aux bombardements qui ont durement frappé plusieurs autres villes européennes. C’est ainsi que son patrimoine architectural, qui remonte jusqu’à la période romane, a été en grande partie préservé.

Photo: U.S. Air Force, public domainPhoto: U.S. Air Force, public domain Pourtant, le 14 février 1945, une erreur de navigation dirige les pilotes américains vers la capitale tchèque, distante de 120 kilomètres à vol d’oiseau de Dresde, sous le feu continu des bombes depuis la veille. Jaroslava Vernerová était âgée de 15 ans au moment du bombardement de Prague :

« Les gens ont été obligés de se réfugier dans des abris anti-aériens qui étaient la plupart du temps une pièce dans une cave. Il y avait des ruines dans plusieurs endroits de la ville, dans le quartier de Vinohrady, c’était terrible et le cloître d’Emmaüs a été détruit. »

Photo: ČRoPhoto: ČRo Si les destructions ont concerné plusieurs endroits de la ville, comme les quartiers de Vyšehrad, Nusle, Vinohrady, Vršovice ou Pankrác, c’est en effet la destruction partielle du cloître médiéval d’Emmaüs, près de la place Palacký, qui a marqué les mémoires : fondé en 1347 par le roi de Bohême et empereur romain Charles IV et l’ordre des Bénédictins, le cloître a vu une bonne partie de son église et de ses tours être entièrement détruites. Des travaux de rénovation sont entrepris dans les années 1950 et l’architecte de l’époque choisit alors une solution radicale : plutôt que de reconstruire l’édifice à l’identique, il imagine une toute nouvelle élévation en béton, comme le relève Martina Koukalová, historienne de l’architecture :

« František Maria Černý a eu l’idée d’une construction sculpturale. On peut en effet voir dans cette coque en béton deux ailes qui s’entrecroisent et au sommet desquelles s’élèvent deux pointes en or. »

De nombreux dégâts matériels à travers la ville resteront en l’état pendant des dizaines d’années, l’exemple le plus célèbre étant, non loin de là, l’angle du quai Rašín et de la place Jirásek. C’est là, à côté de l’immeuble où habitait l’ancien dissident et futur président de la Tchécoslovaquie post-communiste Václav Havel, qu’a été édifiée la fameuse Maison dansante, projet des architectes Vlado Milunic et Franck Gehry.

Parmi les monuments endommagés qui n’ont pas eu la chance d’être restaurés, la synagogue de Vinohrady, disparue à jamais. Dans ce quartier, et notamment dans l’avenue éponyme où se trouve le siège de la Radio tchèque, des immeubles entiers ont été bombardés et les pertes n’ont pas été seulement matérielles, comme le raconte l’historien Jiří Rajlich :

« Il y a eu de nombreux morts. Dans un des immeubles, à la faveur de travaux lancés en 1971, les dépouilles de 23 personnes mortes étouffées ont été retrouvées sous les décombres. »

Plusieurs pilotes américains ont exprimé leurs regrets suite à cette erreur. Après la guerre, des fonds américains ont été utilisés pour financer une partie des travaux de reconstruction. Ce raid aérien a été en grande partie exploité par la propagande nazie puis communiste après l’avènement du parti en 1948. Malgré cela, les Alliés ont envoyé encore une fois leurs pilotes au-dessus de la capitale tchèque en mars 1945 : cette fois délibérément, avec pour objectif de bombarder les usines ČKD et plusieurs aéroports militaires.

Photo: VHÚPhoto: VHÚ
14-02-2020