Il y a 60 ans, les aveux et les verdicts des Procès de Prague

Ce sont assurément les procès tchèques les plus célèbres dans le monde et les procès parmi les plus funestes de l’histoire de la justice tchèque. Une page d’histoire de la Tchécoslovaquie communiste à eux seuls. Il y a soixante ans de cela, le 27 novembre 1952, s’achevaient les Procès de Prague, aussi appelés Procès Slánský, du nom du secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque de l’époque. A l’issue d’une semaine d’audiences menées dans le plus pur style des purges staliniennes, onze hommes, tous hauts responsables politiques, étaient condamnés à mort, et trois autres, parmi lesquels Artur London, à la prison à vie.

« C’est nous qui incarnons le pouvoir prolétarien. Vos amis qui vous protégeaient sont tous ici. Et ils parlent ! Vous ferez comme eux… Vous allez répondre aux questions de ces camarades. Comme Závodský, qui a fait des aveux complets… Il était chef de la sécurité... Il savait très bien que la seule chance de sauver sa tête, c’est d’avouer ! »

« Závodský ? Avouer ? Mais avouer quoi ? »»

Cet extrait est issu du film français L’Aveu, réalisé en 1970 par Costa-Gavras. Yves Montand y joue le rôle d’Artur London, vice-ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères. A Prague en 1952, sur pression de Staline et ordre de Klement Gottwald, président de la République, des procès politiques à forte connotation antisémite montés de toutes pièces sont organisés avec pour objectif d’éliminer des cadres du Parti communiste présentés comme des opposants au régime. Le but est aussi d’éviter une dérive à la yougoslave et une rupture politique semblable à celle entre Staline et Tito.

Onze des quatorze accusés, tous membres du Comité central, du Politburo ou du Parti, sont juifs. Parmi eux, donc, Rudolf Slánský, paradoxalement lui-même ancien initiateur de ces procès monstres, et Artur London. A la différence de ceux des autres condamnés, le nom de ce dernier est resté gravé dans les mémoires. D’abord parce qu’Artur London fut l’un des trois seuls rescapés des procès, et ensuite parce que son histoire a fait l’objet d’un livre « L’Aveu : dans l’engrenage du Procès de Prague », écrit par Artur London lui-même et publié par Gallimard en 1968. Et c'est de ce roman dont le film éponyme est adapté.

Après plusieurs semaines d’interrogatoires accompagnés de tortures physiques et psychiques, les quatorze victimes de la purge reconnaissent toutes sans exception devant le tribunal leur culpabilité en récitant un texte appris par cœur. Suite à ses aveux, Rudolf Slánský, qui requiert pour lui-même la peine de mort, est condamné puis pendu, entre autres pour espionnage, haute trahison et sabotage. En 2003, soit neuf ans avant sa mort en mars dernier, Lise London, veuve d’Artur et ancienne collaboratrice de Radio Prague jusqu’à l’arrestation de son mari, avait raconté à notre station comment elle aussi, l’oreille collée à la radio comme toute la Tchécoslovaquie, avait cru à la véracité des aveux des quatorze prévenus, y compris à la culpabilité de son mari :

Le Procès Slánský, photo: Le journal Maariv, Wikimedia CommonsLe Procès Slánský, photo: Le journal Maariv, Wikimedia Commons « Le procureur avait posé la question : ‘Plaidez-vous coupable ou non coupable ?’ ‘Coupable !’ Cela a été pour moi une chose terrible. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’il existait des méthodes qui puissent faire avouer la culpabilité à un innocent, d’autant que je connaissais mon mari. Les aveux, c’est terrible. J’avais cru aux procès de Moscou, tout le monde y avait cru, à cause des aveux. Mais peu à peu, je me suis rendue compte qu’il y avait des choses qui ne marchaient pas. Il y avait des mensonges, et je savais que c’en était. Je me disais : ‘s’il y a un mensonge, tout peut être mensonge’. Mais il fallait que lui me dise la vérité, ce qui n’a été possible qu’à Pâques 1953. »

Si ce n’est donc que plusieurs mois plus tard que Lise London a compris qu’il s’agissait d’un procès truqué, reste cette vérité prononcée par l’historien Karel Kaplan, spécialiste de l’histoire de la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Consultant en charge de l’histoire pour l’appareil du Comité central du Parti communiste dans les années 1950, Karel Kaplan avait ainsi accès aux documents les plus secrets, y compris ceux de la Sécurité d’Etat. Il sait donc de quoi il parle quand il affirme : « C’étaient des procès politiques, car les prévenus ont alors été condamnés pour quelque chose qu’ils n’avaient pas fait. Mais ils auraient néanmoins dû être condamnés pour ce qu’ils avaient fait auparavant. Seulement, ils ne pouvaient pas être condamnés pour ce qu’ils avaient fait. S’ils avaient été condamnés pour ce qu’ils avaient fait, tous les dirigeants de l’époque auraient dû être condamnés. »

Ainsi était la Tchécoslovaquie communiste de l’après-guerre… Une Histoire sombre et des histoires secrètes sur lesquelles la lumière ne sera jamais faite, mais une Histoire et des histoires qui, soixante ans plus tard, de par le voile de mystère qui continue de les habiller, restent toujours aussi passionnantes.