Frédéric Worms : « C’est seulement quand l’Europe sera en colère qu’il n’y aura plus de colères contre l’Europe »

25-04-2019

« Les passages de l’Europe », c’est le nom d’un cycle de conférences données à l’Institut Français de Prague à l’occasion des trente ans de la chute du Mur de Berlin et de la Révolution de Velours. Mercredi soir, le directeur adjoint de l’École Normale Supérieure de Paris, Frédéric Worms, ainsi que le philosophe tchèque et ancien ministre de l’Éducation Jan Sokol donnaient à cette occasion une conférence sur les colères de l’Europe. Sarah Andriamahakajy et Colin Gruel ont rencontré Frédéric Worms pour évoquer avec lui la montée des populismes en Europe, l’euroscepticisme, la question de l’abstention et les dangers pesant sur les démocraties européennes.

Frédéric Worms, photo: Claude TRUONG-NGOC, CC BY-SA 3.0Frédéric Worms, photo: Claude TRUONG-NGOC, CC BY-SA 3.0 Frédéric Worms est un philosophe français, directeur adjoint de l’ENS de la rue d’Ulm et producteur pour la radio France Culture. A l’occasion de son passage dans la capitale tchèque, nous lui avons demandé ce que cela représentait d’être à Prague pour parler d’Europe avec le philosophe tchèque Jan Sokol, trente ans après la chute du régime communiste en Tchécoslovaquie.

 « Prague est un des cœurs de l’Europe, et Jan Sokol n’est peut-être pas le cœur du cœur, mais pour moi c’est la meilleure incarnation de l’Europe. Je le connais depuis longtemps, on s’est rencontrés dans des colloques, des jurys de thèse. Il a vécu dans la dissidence, il s’est rapproché de Václav Havel, il a été ministre de l’Education… Je ne suis pas d’accord avec lui sur tout. On se retrouve dans l’idée d’un lien entre vie et démocratie.

La première fois que je suis venu, c’était autour de l’année 2000, il y avait encore toute la suite de la Révolution de Velours et la réintégration de la République tchèque dans l’Europe. C’était le modèle de l’intégration européenne. Puis il y a eu un tournant néo-libéral, il y a désormais un tournant presque anti-démocratique… Mais je suis convaincu que la République tchèque incarne toutes les tensions et toutes les forces de l’Europe. »

Quel est le rapport de l’Europe à la colère ?

 « Pour moi, la colère c’est un peu le refoulé de l’Europe. L’Europe s’est construite sur la raison. Il y a aussi une idée de l’Europe comme à l’origine de la rationalité scientifique, philosophique… Une idée que Jan Patočka a reprise en la critiquant, parce qu’il a vu dans la première guerre mondiale que l’Europe n’est pas seulement la raison, c’est aussi a guerre. Donc d’une certaine façon la colère et la guerre sont les refoulées de l’Europe. Et aujourd’hui elles reviennent, à la grande surprise de l’Europe. Pour moi, c’est ce refoulé de l’Europe qu’il faut interroger.

L’Europe s’est construite pour faire la paix parce qu’elle est toujours menacée par la guerre. L’Europe s’est construite pour éviter sa guerre intérieure, sa guerre civile. On croit que c’est fini parce qu’on a construit le marché commun, mais la colère revient parce que précisément on en a jamais fini avec le sentiment d’injustice. La colère est noble, mais il ne faut pas se tromper d’objet de la colère.

Le sentiment d’injustice est refoulé en Europe parce qu’on croit que l’Europe est rationnelle juste par essence. La guerre est là même dans l’économie, dans l’écologie. Tant qu’on la refoule, les idéologues peuvent l’orienter, par exemple contre l’Europe. Il faut assumer les injustices pour éviter les erreurs dans l’orientation de la colère. Pour éviter qu’il y ait de la colère contre l’Europe, l’Europe doit elle-même être en colère contre ses propres injustices. C’est seulement quand l’Europe sera en colère qu’il n’y aura plus de colères contre l’Europe. »

N’y a-t-il pas cependant plusieurs colères en Europe ? Est-il vraiment pertinent de parler d’une colère singulière ? Nous avons demandé à Frédéric Worms s’il était possible de dégager des critères pour distinguer les colères saines des mauvaises colères…

 « Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a des colères européennes aujourd’hui au sens où il y a des colères intereuropéennes, la Grèce contre l’Allemagne… Mais il y a aussi des colères transnationales, sur des objets communs, comme Bruxelles, qui cristallise un certain type de colère européenne. D’un autre côté, il y a aussi des colères transnationales qui s’opposent. On peut être en colère contre les populistes qui sont en colère contre les Européens… Si on le voit positivement, ça politise donc ça fait exister l’Europe.

Photo: Commission européennePhoto: Commission européenne Pour moi, l’Europe politique n’est pas juste une puissance qui s’ajoute à une autre, c’est vraiment l’entrée en scène de la colère et donc du désaccord européen. La question, c’est le cadre, la colère ne doit pas faire éclater le cadre.

Certaines colères veulent renforcer le cadre, d’autres veulent le détruire. Les mauvaises colères sont des sentiments d’injustice destructeurs. Les lanceurs d’alerte, les dissidents, les citoyens qui font acte critique sont dans des colères constructives : ils veulent renforcer les lois, le cadre commun, dénoncer les abus. Inversement, ceux qui sont dans des colères destructrices ne sont pas seulement dans un sentiment d’injustice, ils considèrent que le cadre lui-même est inacceptable, et ils veulent le détruire. Et cela, c’est extrêmement grave. Le Brexit est une manière d’instrumentaliser la colère dans ce sens-là. Comme toujours, ceux qui agitent les colères sont des cyniques qui ne sont pas vraiment en colère. »

Cette colère, qui s’exprime sous de nombreuses formes, pose donc le problème de la démocratie : quand elle s’exprime, c’est que la démocratie doit se réformer…

 « LA démocratie ça n’existe pas. Ce qui existe, ce sont DES institutions pour traduire les désaccords et fournir un cadre à la colère. Mais ces institutions ne sont jamais parfaites. Car le sentiment d’injustice va toujours chercher plus loin et il a raison. Moi, je défends l’idée que la démocratie consiste à créer des problèmes. »

De ce point de vue, nous avons demandé à Frédéric Worms s’il pouvait identifier les spécificités de la colère en République tchèque, un pays plus marqué encore que la France par la montée des populismes, mais où la colère semble bien moins s’exprimer…

 « Je pense qu’il y a une très, très grande déception démocratique dans l’Europe centrale et orientale. Là, on rejoint le début, c’est-à-dire qu’il y a un refoulé majeur, ils ont rejoint l’Europe au nom d’une injustice majeure, quand même, contre une dictature ! Et puis ils se sont retrouvés dans une Europe qui n’est certes pas une dictature mais s’est trouvée dépolitisée, justement. Alors je pense qu’il y a une déception, une frustration démocratique.

C’est un peu l’effet de la fin de l’histoire supposée en 1989, on a dit à tout le monde : « c’est fini, la politique est finie, on est en démocratie, on est en Europe, etc. » On voit bien que tout le monde sent que ce n’est pas fini, donc il faut redonner aux gens le sentiment que ce n’est pas fini, pour le meilleur et pour le pire, et qu’il y a un enjeu.

En République tchèque, où je suis évidemment biaisé, les gens avec qui je parle sont très inquiets, très actifs, traduisent et discutent tout le temps.

Au fond, on n’est plus à un moment où la raison peut suffire, donc il faut montrer que l’Europe agit contre des injustices, que l’Europe est en colère, fait des choses par indignation forte : contre la pollution, contre le chômage, etc. »

Une indignation sous plusieurs modalités, d’ailleurs. Dans les clichés, plutôt que la colère, on évoque souvent l’ironie tchèque, qui tempère les choses tout en nous prenant au dépourvu par son jeu sur l’ambiguïté. On parle bien de « Révolution de velours » ! Et au début de l’entretien, Frédéric Worms avait évoqué ces cyniques qui agitent la colère des peuples. Où placer l’ironie, sur l’échelle des colères ? Dans sa mise à distance avec les événements, va-t-elle de pair avec le cynisme ?

 « L’ironie, c’est un pouvoir critique, et c’est un pouvoir critique et bienveillant. C’est-à-dire qu’il faut distinguer l’ironie et le sarcasme, l’ironie et la raillerie. Je pense qu’elle peut sembler non colérique, parce qu’elle est aussi bienveillante et qu’elle protège, elle évite aussi de détruire, mais en fait, l’ironie, c’est profondément critique. C’est la résistance. L’humour et l’ironie sont évidemment des pouvoirs démocratiques majeurs. Quand vous me parlez d’ironie, j’entends « colère », mais justement, la bonne colère, ce n’est pas le cynique ou le railleur.

Je pense qu’aujourd’hui ont fleuri sur les plateaux télévisés du monde entier des idéologues de la raillerie, de la détestation. La seule résistance à leur opposer, c’est l’ironie. Donc je verrais bien Kafka ou Švejk contre Trump ou les supposés intellectuels français de la transgression, donc non ! Il faut s’appuyer sur l’humour tchèque. J’espère qu’ils vont retrouver les pièces de théâtre de Václav Havel, pour comprendre que la gauche… C’est le sel de la terre. »

L’ironie ne reflète donc pas un détachement passif face aux événements. En revanche, l’abstention, que traduit-elle et surtout, quel danger représente-t-elle ? Aux dernières élections européennes, moins d’un électeur tchèque sur cinq s’était rendu aux urnes. Est-ce l’expression d’une colère juste, ou viciée ? Ou même, est-ce que cette abstention reflète un détachement vis-à-vis du politique, bien en deçà de toute colère ?

 « C’est le pire de tout ! Le sociologue Hirschman, qui a écrit d’ailleurs sur les passions et les intérêts, a écrit deux grands livres, à mon avis. Un qui s’appelle Les Passions et les intérêts, pour montrer comment on a cru au XVIIIe siècle que les intérêts économiques pouvaient lutter contre les passions politiques - une sorte d’illusion de la paix par le commerce, qui est bien présente au cœur de l’Europe.

Et puis son deuxième grand livre, c’est Exit and Voice. C’est-à-dire l’idée que, quand on « voice », quand on est en colère c’est par attachement, justement. C’est qu’on tient encore au lieu. Inversement, quand on « exit », quand on ne manifeste même plus, là il faut vraiment s’inquiéter.

Photo illustrative: GUE/NGL, Flickr, CC BY-NC-ND 2.0Photo illustrative: GUE/NGL, Flickr, CC BY-NC-ND 2.0 Il faut faire très attention à ces grandes défections, ces grands silences destructeurs. Je pense que c’est le pire de tout. Je suis un peu surpris : je pensais que cette année, les élections allaient être revitalisées par les crises européennes, que les gens allaient voter, même si c’est pour l’extrême droite, pour Salvini, contre Macron… Il y a quand même une politisation de l’Europe aujourd’hui. Je pense quand même que ça change un peu… Je préfère ça plutôt que l’abstention, qui est quand même le pire de tout. Cette question de l’abstention, elle est redoutable.

Je suis convaincu par exemple qu’en France, les Gilets Jaunes sont pour beaucoup des abstentionnistes qui sont sortis. Et de ce point de vue-là, c’est plutôt positif. On le sent bien, d’ailleurs : tout le monde a voulu les récupérer aussitôt ! Des gens qui ne votent pas, qui tout à coup, sortent, et ils l’ont dit, d’ailleurs : « Nous, on ne vote plus, on s’en fout, on est là quand même, donc on sort. » Et la question, c’est après, c’est tous ceux qui leur ont tourné autour. Mais justement, ce qui est un peu rassurant dans ce mouvement en France, c’est que personne n’a réussi à les récupérer.

On voit bien que dans le silence de l’abstention couvent les incendies antidémocratiques. »

L’abstention n’est pas le seul silence qui présente un danger. On a évoqué la pluralité de l’Europe, qui en est à la fois la richesse et le fardeau, parce qu’à trop entendre parler de « l’Europe », on en oublie parfois les diversités. Or, ne pas faire d’effort pour connaître son voisin risque d’installer des tensions sous-jacentes, qui, à terme, briseraient définitivement cette « union européenne ». Dans un tel contexte, Frédéric Worms appelle à intensifier les échanges culturels entre les pays européens.

"Oui, c’est vraiment ce qu’il faut faire, et même s’indigner de certains oublis historiques dans les deux sens. Je pense que c’est très important de comprendre qu’il y a plusieurs situations historiques en Europe et que le XXe siècle n’est pas terminé, il a laissé des traces. Je pense qu’il n’y a pas d’essence des peuples : tout le monde partage aujourd’hui des inquiétudes transnationales. C’est aussi aux autres, par exemple aux Français, de donner la parole aux Tchèques et ailleurs. Il ne faut pas demander quelque chose aux autres si on n’est pas prêt à les écouter, ensuite.

Là, vous faites ça, ici, c’est très important, mais est-ce qu’à Paris, on parle beaucoup des Tchèques ? La réponse est non. Et c’est grave ! Il faut aussi comprendre ce qui se passe ici, en Pologne, en Hongrie, et ne pas caricaturer. Il faut comprendre d’où ça vient, et pourquoi. Là, ils nous envoient des signaux majeurs, je pense. C’est aussi de notre responsabilité. »

Une responsabilité d’autant plus marquée qu’il existe réellement des liens entre la République tchèque et la France.

 « Il y a une tradition franco-tchèque, en particulier en philosophie : Masaryk était très proche des philosophes français de l’époque, très lié à Brunschvicg, à la Revue de métaphysique et de morale. Jankélévitch est venu séjourner à Prague dans les années 30, Václav Havel s’est beaucoup inspiré de Lévinas, et inversement, Ricoeur a introduit Patočka en France… Patočka est maintenant un philosophe majeur. Il y a donc vraiment une connexion intime, y compris par la philosophie. »

25-04-2019