En février 1945, l’attentat oublié

26-06-2019

C’est un événement oublié de la fin de la Seconde Guerre mondiale : trois ans après l’attentat contre le protecteur du Reich Reinhard Heydrich, perpétré par deux parachutistes tchécoslovaques, deux jeunes Tchèques ont mené à bien leur projet d’assassinat d’un haut dignitaire SS. C’était le 7 février 1945, à Brno.

L'attentat contre l’officier SS August Gölzer a été commit devant cette maison, photo: Archives de Jiří SkoupýL'attentat contre l’officier SS August Gölzer a été commit devant cette maison, photo: Archives de Jiří Skoupý Peu après huit heures du soir, ce 7 février 1945, l’officier SS August Gölzer rentre chez lui avec sa femme, Elisabeth. Ils sont suivis depuis quelques minutes par deux jeunes hommes, Vladimír Blažka et Alois Bauer, qui, une fois arrivés devant l’immeuble, tirent plusieurs coups de feu sur Gölzer. Celui-ci s’effondre, et pendant que les deux jeunes résistants prennent la fuite, sa femme le traîne à l’intérieur, avant qu’il ne soit transporté à l’hôpital. Le retard de l’ambulance en ces temps d’occupation sera fatal au SS, qui succombe à ses blessures dans la nuit.

On connaît bien aujourd’hui les visages et les noms des deux auteurs de l’attentat contre Reinhard Heydrich. L’acte de Jan Kubiš et Jozef Gabčík a même été popularisé sous forme romanesque et au cinéma. Mais qui étaient Vladimír Blažka et Alois Bauer ? Réponse avec l’historien Jiří Skoupý :

August Gölzer, photo: BundesarchivAugust Gölzer, photo: Bundesarchiv « Nous n’avons que peu d’informations sur Alois Bauer, on sait juste qu’il travaillait comme aide-boulanger à Brno. On en sait davantage sur Vladimír Blažka. Il est né en 1920, dans le village d’Olešnice en Moravie, comme d’ailleurs Alois Bauer, qui était son cousin. La famille avait déménagé à Brno pour une vie meilleure. Le jeune Vladimír a fréquenté le Sokol, il était sportif et sans doute très patriote, car il s’est immédiatement engagé au moment de la mobilisation en 1938. Après la création du Protectorat, il est parti travailler dans le Reich, mais sans jamais abandonner son idée et il s’est donc engagé dans la résistance. Lui et Alois Bauer sont devenus membres de Předvoj au début de l’année 1945. »

Předvoj était une organisation de la résistance tchèque créée deux ans auparavant, comme le rappelle un autre historien, Jan Břečka :

« Le groupe révolutionnaire Předvoj était une grande organisation de jeunesse créée par des lycéens à l’été 1943. Ils étaient animés par des idées de gauche, voire communistes. Mais ils ne sont venus au communisme qu’en étudiant les textes marxistes. Ils n’étaient ni liés ni organisés par un quelconque comité central. »

Alois Bauer et Vladimír Blažka, photo: Archives de Jiří SkoupýAlois Bauer et Vladimír Blažka, photo: Archives de Jiří Skoupý A l’origine, les deux jeunes hommes visaient un autre dignitaire nazi, Otto Koslowski, un membre de la Gestapo qui était particulièrement actif à Brno dans sa chasse aux militants de gauche et aux patriotes tout court. Les raisons pour lesquelles Bauer et Blažka ont changé d’objectif ne sont pas claires, comme on ne sait toujours pas si cet attentat a été commandité ou si les jeunes résistants ont agi de leur propre initiative.

Une chose est sûre : tous deux ont fini par être débusqués après la trahison d’un membre de l’organisation Předvoj. Ayant appris qu’il était la cible première, Otto Koslowski se charge de les exécuter en personne, le 14 avril, deux semaines à peine avant l’entrée de l’Armée rouge dans Brno.

« On peut comparer cette acte au célèbre attentat contre Heydrich dans le sens où il s’agissait là du deuxième haut dignitaire SS assassiné dans le Protectorat de Bohême-Moravie. Au niveau européen, c’est le quatrième attentat réussi contre un officier nazi, un SS », explique l’historien Jan Břečka.

Mais cet acte de bravoure tombera dans l’oubli. A l’époque, les nazis n’ont évidemment aucun intérêt à en parler, alors que le Troisième Reich est largement affaibli et que les Alliés approchent. Côté communiste non plus, on n’en fait pas grand cas, malgré l’engagement politique des deux jeunes résistants : leur trahison par un dirigeant communiste aurait fait tache en effet dans l’histoire officielle de la résistance. Il a fallu attendre 2015 pour que Vladimír Blažka reçoive une distinction posthume du ministère de la Défense tchèque.

26-06-2019