Babiš et Bruxelles : une relation « spéciale »

31-01-2019

Le premier ministre tchèque Andrej Babiš a annulé son passage prévu mi-janvier devant les députés européens, à cause d’un voyage en Asie mais aussi à cause de ce qu’il appelle fréquemment la « campagne » menée contre lui, notamment par des députés européens qu’il accuse de faire du zèle parce qu’ils veulent obtenir un nouveau mandat lors des prochaines élections du mois de mai. Les potentiels conflits d’intérêt du chef du gouvernement tchèque sont l’une des clés des relations qu’il entretient avec Bruxelles. Martin Michelot est basé à Bruxelles, où il représente l’institut pragois pour la politique européenne Europeum.

Andrej Babiš, photo: ČTK/Michal KamarytAndrej Babiš, photo: ČTK/Michal Kamaryt « La relation entre Andrej Babiš et l’Union européenne a toujours été spéciale, peut-être dans le mauvais sens du terme. C’est vrai qu’il n’a pas commencé du bon pied avec des attaques relativement personnelles contre la Commissaire européenne au budget, quand il s’est plaint du fait que la Tchéquie ne puisse pas utiliser le budget qui lui est alloué de manière libre. »

« Maintenant on voit un antagonisme entre Babiš lui-même et les fonctionnaires de la Commission, qu’il accuse d’avoir mis le nez dans ses affaires. Malheureusement on est sur une dimension qui devient de plus en plus personnelle. »

« Il y a cela dit une différence entre ce que fait Babiš et la manière dont la politique européenne de la Tchéquie est mise en œuvre. Il y a à Bruxelles une dépersonnalisation de cette politique, davantage gérée par des vice-ministres en qui Babiš a confiance. Mais si le scenario critique avec la Commission arrive à un point de non-retour, s’il pense que c’est un effort politique qui a motivé l’enquête contre lui, c’est là qu’on peut avoir certaines inquiétudes. »

« Il faut encore suivre ce qu’il se passe sur le contrôle des fonds européens, surtout si ce sont des fonds qui vont vers son holding. »

Andrej Babiš a déjà fait l’objet d’un rapport de l’Office européen de lutte contre les fraudes (OLAF) – d’autres procédures sont toujours en cours…

Photo: Filip Jandourek, ČRoPhoto: Filip Jandourek, ČRo « Oui la procédure d’OLAF concernait le fameux nid de cigognes pour lequel Andrej Babiš est soupçonné d’avoir détourné deux millions d’euros de fonds européens, qu’il a d’ailleurs rendus – ce qui montre quand même un peu sa culpabilité dans cette affaire. Ensuite, depuis le 2 novembre dernier, les services légaux de la Commission étudient un potentiel conflit d’intérêt notamment dans le domaine agricole et la PAC, puisque le premier ministre a des intérêts dans le secteur agricole avec son groupe Agrofert. Donc il y a une procédure avec des demandes très précises de la Commission pour faire disparaître ces conflits d’intérêt. Maintenant c’est à la République tchèque de faire suite à ces demandes… »

Est-ce que cela peut expliquer l’annulation de sa venue au Parlement européen mi-janvier selon vous ?

« Il y a évidemment cela ; il y a aussi le fait qu’il y a eu une discussion au sein de la commission ‘Libertés’ du parlement européen sur l’Etat de droit en République tchèque. Connaissant le personnage d’Andrej Babiš, on peut concevoir qu’il ait une dent contre ce parlement, d’autant qu’il ne s’est pas senti défendu par les eurodéputés du groupe ALDE (Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe) dont fait partie son mouvement ANO. Mais je pense que c’est seulement temporaire. Si le groupe ALDE sort renforcé des prochaines élections européennes, on peut imaginer que cela change. » « Cependant c’est dommage qu’il n’ait a pas saisi l’opportunité de s’expliquer, parce que je sens à Bruxelles une vraie envie de comprendre l’Europe centrale et de ne pas mettre tous les pays du groupe de Visegrad dans le même panier. Le fait qu’il ne veuille pas s’exprimer contribue de facto à le mettre dans le même panier que la Hongrie et la Pologne, ce qui est dommage selon moi. »

Photo: © European Union 2017Photo: © European Union 2017 Est-ce que vu de Bruxelles Andrej Babiš peut profiter de cette comparaison avec les autres pays de la région que sont la Pologne et la Hongrie?

« Oui, au Conseil et à la Commission on a bien conscience que ce sont des pays bien différents. On voit d’ailleurs dans les discussions sur l’article 7 pour sanctionner les Etats en infraction que la République tchèque ne s’est pas montrée hostile à ces procédures – comme récemment par exemple sur le cas hongrois avec une majorité d’eurodéputés tchèques favorables aux procédures. »

« Après, est-ce que Babiš lui-même peut profiter de cette meilleure image concernant l’Etat de droit, je ne sais pas. Pour moi, ce qui est plus important pour les leaders européens ce sont les alliances potentielles. Quand Macron déclare en entretien qu’Andrej Babiš n’est pas un populiste, c’est clairement parce que le président français a besoin d’avoir les députés de ANO dans son futur groupe parlementaire européen (ALDE). Donc plus que l’Etat de droit, ce sont les questions de coalitions électorales qui peuvent jouer – d’ailleurs le Parti Populaire Européen continue de défendre contre vents et marées le FIDESZ de Viktor Orban. »

31-01-2019