A Bruxelles, la future commissaire tchèque met l’accent sur la protection desjournalistes et la défense de l’état de droit

08-10-2019

Věra Jourová a réussi son grand oral, lundi à Bruxelles, devant les députés européens, qui l’ont confirmée au poste de commissaire européenne. Fin octobre, ces derniers devront encore approuver l’ensemble de l’équipe d’Ursula von Leyen. Ce cap passé, Věra Jourová pourra endosser le rôle de vice-présidente de la Commission européenne en charge du portefeuille Valeurs et transparence.

Věra Jourová, photo: ČTK/AP/Virginia MayoVěra Jourová, photo: ČTK/AP/Virginia Mayo

« L’inconvénient naturel de la démocratie est qu’elle lie les mains des personnes bien intentionnées et ouvre des possibilités illimitées à ceux qui ne la prennent pas au sérieux. »

C’est par une citation de l’ancien président-philosophe Václav Havel que Věra Jourová a souhaité appuyer son propos lors de son audition devant les députés européens, lundi après-midi à Bruxelles. Défense de la démocratie, de la liberté de la presse et de l’état de droit sont, pour la future commissaire européenne, les piliers de son portefeuille.

La question de la protection des journalistes fait partie des priorités de Věra Jourová, qui a évoqué le financement par l’UE d’un programme de soutien au journalisme d’investigation. Interrogée sur les menaces croissantes qui pèsent sur le travail de la presse en Europe aussi, elle a réagi sur les cas de deux journalistes récemment assassinés, Ján Kuciak en Slovaquie et Daphne Caruana Galizia à Malte :

« J’ai rencontré la famille de Daphne à Malte, sa mère, son père et son fils. Et je leur ai promis de suivre de très près l’enquête sur son assassinat. La famille attend que justice soit rendue. J’ai aussi promis à son fils, qui est lui-même journaliste, de tout faire pour mieux protéger les journalistes et de faire en sorte qu’il n’y ait plus aucun journaliste assassiné en Europe. La liberté de la presse est étroitement liée à la question de l’état de droit en Europe. »

Pluralité des médias, valeurs démocratiques et état de droit sont actuellement menacés par l’existence de régimes dits illibéraux. Fers de lance européens de la galaxie illibérale mondiale : la Hongrie et la Pologne, où les dérives anti-démocratiques de Viktor Orbán et Jaroslaw Kaczyński sont depuis longtemps vivement critiquées au sein de l’UE. Alors que ces pays sont particulièrement dépendants des fonds européens, Věra Jourová s’est dite favorable au conditionnement de l’attribution des subventions au respect de l’état de droit, tout en se disant convaincue de la nécessité d’une poursuite du dialogue avec des pays d’une région qui lui est « proche » et qu’elle « comprend ».

Les prérogatives de Věra Jourová au sein de la Commission européenne risquent toutefois de créer des tensions au sein du groupe de Visegrád, dont son pays, tout comme la Hongrie et la Pologne font partie, estime Kateřina Šafaříková, de l’hebdomadaire Respekt :

Věra Jourová, photo: ČTK/AP/Virginia MayoVěra Jourová, photo: ČTK/AP/Virginia Mayo « Je pense, oui. Déjà lorsqu’elle était à son poste précédent de commissaire en charge de la Justice, et aux côtés de Frans Timmermans, elle s’est présentée comme l’adversaire des hommes politiques hongrois et polonais. C’est vrai que cela va créer des problèmes. Je pense que Věra Jourová va devoir rompre avec une forme de solidarité au sein du groupe de Visegrád, notamment vis-à-vis des leaders aux tendances autocratiques et illibérales. C’est très clair. Et je pense que c’est bien et que c’est nécessaire. Au final, ce n’est rien de nouveau pour elle puisque comme commissaire à la Justice, elle a déjà eu à se battre avec la classe politique polonaise ou hongroise. »

Contrairement aux attentes et en dépit du fait qu’il s’agisse d’une question relevant de l’état de droit, Věra Jourová a finalement eu à peine à réagir sur les affaires du Premier ministre tchèque Andrej Babiš, pourtant soupçonné de conflit d’intérêts par la Commission européenne.

Juriste de profession, Věra Jourová, 54 ans, est récemment devenue la première Tchèque à être classée parmi les cent personnalités les plus influentes dans le monde par le magazine américain Time. Dans le cadre de son précédent mandat, elle s’était entre autres beaucoup impliquée dans la mise en place du GDPR pour la protection des données personnelles. Son nouveau portefeuille, que d’aucuns sur la scène politique tchèque considèrent comme faible, lui vaudra-t-elle de figurer à nouveau dans ce prochain classement prestigieux ? Kateřina Šafaříková :

« Oui et non. Oui, parce que son portefeuille est assez vague. Ce qui signifie que si elle a une vision précise d’où elle veut aller, elle bénéficie d’un champ assez large pour se faire voir, pour être écoutée et reconnue dans le monde. Si elle décide de déployer son énergie dans la protection des démocraties européennes contre les forces hybrides comme celles de la Russie, donc un sujet très politique, très actuel, très suivi, alors elle peut faire une différence. Mais – et c’est pour cela que j’ai répondu oui et non – c’est un portefeuille vague sans direction générale propre, donc sans fonctionnaires, sans une équipe forte et nombreuse. Pour elle, ce sera donc plus difficile de se faire entendre parce qu’il n’y a pas de forces législatives ou budgétaires pour faire face aux campagnes de désinformation, de fake news, etc. Tout dépendra de la manière dont elle va entrer dans le débat public sur ces questions. »

08-10-2019