« J’ai réalisé mon rêve, j’ai vu Litvínov »

« Le Français David Rodriguez a réalisé son rêve. ‘J’ai vu jouer Litvínov’ », titrait le quotidien régional Mostecký Deník le 31 octobre dernier, au-dessus d’une photo montrant David, le maillot de l’équipe de hockey sur glace de Litvínov sur les épaules, dans les tribunes de la patinoire du club de l’élite tchèque, sacré champion en 2015. Originaire de Nantes, où il supporte les Corsaires, David Rodriguez a récemment effectué en famille un séjour en Bohême du Nord qui avait bien d’autres pôles d’intérêt que le sport. Comme pour sa mère et sa fille, il s’agissait d’abord pour lui de marcher sur les traces d’une grand-mère tchèque et d’un grand-père français qui se sont rencontrés dans cette région des Sudètes occupée pendant la guerre, sous le Protectorat de Bohême-Moravie.

Photo: Archives de David RodriguezPhoto: Archives de David Rodriguez « Cela s’est passé dans le cadre d’un voyage familial que j’ai effectué avec ma mère et ma fille. Nous sommes allés rendre visite à nos cousins tchèques, qui vivent à côté de Litvínov (Bohême du Nord) à Meziboří (commune d’un peu moins de 5 000 habitants située dans le nord-ouest de la République tchèque, à proximité de la frontière avec l’Allemagne). Je tiens ce lien avec la République tchèque de mon grand-père qui a été prisonnier de guerre de 1940 à 1945 dans le Protectorat de Bohême-Moravie, où il a rencontré une jeune fille qui était originaire de Záluží (village des environs de Most et de Litvinov qui a été rasé en grande partie en 1974-1975 pour permettre l’agrandissement des usines de la société Chemopetrolu Litvínov) et qui est devenue son épouse. Ce voyage du souvenir était donc en quelque sorte un pèlerinage familial. »

Ce n’était cependant pas votre premier voyage en République tchèque…

« Nous étions déjà allés en Tchécoslovaquie en 1975 avec mes parents et mes grands-parents, avant d’y revenir en 2001 avec ma mère et mon épouse. Mais les liens entre les deux branches ont toujours été très forts. Nous avions très souvent des échanges téléphoniques ou par courrier. La famille tchèque est régulièrement venue en France dès 1960 jusqu’à aujourd’hui. »

« En 1975, je n’avais que quatre ans, je n’en garde donc qu’un lointain souvenir. Cette année, c’était un voyage que ma mère souhaitait faire depuis le décès relativement récent de ma grand-mère Milada, qui était âgée de 102 ans. C’était donc une sorte d’hommage que nous voulions lui rendre. C’est ainsi que nous avons passé une semaine avec mes cousins entre Litvínov, Meziboří, Most et quelques villes comme Karlovy Vary, Mariánské Lázně et Františkovy Lázně (célèbres cités thermales candidates à une inscription à la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO). »

Quelle région avez-vous donc découverte ?

David Rodriguez, photo: Archives de David RodriguezDavid Rodriguez, photo: Archives de David Rodriguez « En plus de l’aspect familial qui consistait à retrouver nos racines, ce voyage avait aussi une démarche historique dans le sens où mon grand-père, lorsqu’il était prisonnier dans le Protectorat de Bohême-Moravie, travaillait dans une usine d’armement qui se trouvait à l’époque à Záluží, ce qui correspond aujourd’hui au grand complexe pétro-industriel de Litvinov. Nos recherches consistaient à retrouver des documents attestant du passage de mon grand-père que ce soit dans les camps de prisonniers ou dans les différentes usines où il a travaillé. Un journaliste que j’ai rencontré à Most nous a remis une copie d’un document interne de l’entreprise qui date de 1942 et atteste bien que mon grand-père a été prisonnier. Chocolatier de formation en France, il était affecté à cette usine d’armement, et c’est là qu’il a rencontré ma grand-mère. »

 « Mon grand-père français a retrouvé ses parents après la guerre avec une femme tchèque enceinte »

Comment votre grand-père s’est-il retrouvé là-bas ?

« Il est né en 1918 dans la région parisienne. Il a fait son service militaire en 1938, ce qui lui a valu d’être mobilisé. Mais il a été fait prisonnier dès les premières escarmouches en 1940, avant de passer cinq ans dans un camp de prisonniers à côté de Litvínov. Il est donc parti de chez lui en tant que célibataire sans enfant pour revenir chez ses parents près de sept ans plus tard en étant marié avec une femme tchèque enceinte, qui a donné naissance à ma mère en France en décembre 1945. »

Votre grand-mère a ensuite passé le reste de sa vie en France. Quelles attaches a-t-elle conservées avec son pays d’origine ?

Photo: Archives de David RodriguezPhoto: Archives de David Rodriguez « Elle est toujours restée très attachée à la Tchécoslovaquie. Elle a quitté la région de Litvínov en juin 1945 à l’âge de 30 ans. Elle avait déjà été mariée une première fois, mais elle était veuve. Mes grands-parents se sont mariés au consulat français à Prague. Ses parents étaient restés en Tchécoslovaquie et elle est toujours restée en contact avec sa jeune sœur. La famille tchèque venait d’ailleurs très régulièrement en France. Ma grand-mère a toujours entretenu les traditions tchèques que ce soit pour Noël, la gastronomie, la musique ou la littérature. »

Et elle a donc su transmettre son amour pour son pays d'origine. Vous-même êtes peut-être le plus grand supporter en France du hockey tchèque…

« Ma grand-mère a affectivement toujours tenu à ce que cette part importante de sa vie – ses trente premières années quand même – traverse les générations. Ma mère a été élevée avec ce sentiment tchécoslovaque très fort. Moi-même, j’ai été bercé dans cet environnement, et comme l’angle sportif m’a toujours beaucoup intéressé et que le hockey sur glace est le sport national en République tchèque, je suis cela avec beaucoup d’intérêt. C’est d’ailleurs ce que je dis dans l’article qui a été publié dans le journal tchèque (cf. : https://mostecky.denik.cz/hokej_region/francouzi-davidu-rodriguezovi-se-splnil-sen-videl-jsem-hrat-litvinov-20181031.html): j’ai toujours suivi attentivement les résultats de l’Extraliga tchèque et de l’équipe nationale lors des Mondiaux ou des Jeux olympiques. Lors du championnat du monde qui s’est déroulé à Cologne et à Paris en 2017, j’ai ainsi assisté à un seul match… Devinez lequel ? France-République tchèque bien évidemment ! (cf. : https://www.radio.cz/fr/rubrique/sport/hockey-mondial-pour-les-tcheques-vainqueurs-de-valeurux-francais-tout-roule-a-paris). »

Photo: Archives de David RodriguezPhoto: Archives de David Rodriguez

 « Quelques heures sur un nuage dont j’ai mis du temps à redescendre »

Comment s’est donc passée cette soirée à la patinoire de Litvínov…

Photo: Archives de David RodriguezPhoto: Archives de David Rodriguez « C’est d’abord une grande surprise que nous ont faite ma cousine et son mari. Il y a avait justement un match à Litvínov (contre Vitkovice) lors de notre passage fin octobre. Nous sommes donc arrivés à la patinoire une demi-heure avant le début du match, et c’est à ce moment-là que j’ai revu le journaliste qui nous avait déjà aidés à Most… On se salue, il s’en va, puis revient quelques minutes plus tard avec deux accréditations et un maillot dédicacé. Il m’a alors fait découvrir les ‘entrailles’ du stade : les loges, les zones pour les médias, avant d’assister au match. Cela a été un moment magique. C’était déjà quelque chose d’exceptionnel pour moi, l’amateur français de hockey habitué à des conditions plus modestes, d’assister à un match du championnat tchèque dans une patinoire de 5 500 à 6 000 places pratiquement pleine. Alors, d’être en plus accueilli de la sorte, vous imaginez bien l’effet… J’ai rencontré le manager général du club, les joueurs… Bref, cela a été une journée exceptionnelle, d’autant plus que mon oncle et ma petite cousine étaient présents eux aussi. Toutes les conditions étaient réunies pour que le bonheur soit total. J’ai passé trois heures sur un nuage, et comme le dit bien le journal, j’ai effectivement réalisé un rêve : j’ai vu jouer l’équipe de Litvínov ! »

Litvínov est une place traditionnelle forte du hockey tchèque. Quelle ambiance y avez-vous découverte ?

Photo: Archives de David RodriguezPhoto: Archives de David Rodriguez « Ce qui est d’abord étonnant, même si j’avais déjà vu des vidéos, c’est qu’il y a des tribunes de tous les côtés de la glace. En France, il n’y a le plus souvent des gradins que d’un seul côté. C’est donc un vrai stade de hockey avec deux kops adverses de chaque côté qui se répondent par des slogans l’un à l’autre. Cela fait une caisse de résonnance très particulière avec aussi tout un décorum lorsque les joueurs locaux montent sur la patinoire avec des flammes et l’hymne du club… Il y a une dramaturgie que je n’avais encore jamais vécue, sans oublier le niveau de jeu. Tout cela en étant au cœur des supporters… Il y avait une grande saveur et il a fallu un certain temps avant que je redescende de mon petit nuage. »

Et qui dit saveur du hockey tchèque, dit aussi forcément bière et saucisse…

Photo: Archives de David RodriguezPhoto: Archives de David Rodriguez « Nous avons été très raisonnables car mon oncle conduisait, et vous savez bien que pour l’alcool au volant, c’est tolérance zéro en République tchèque. Je n’ai malgré tout pas craché sur la bière offerte par le club, et le charme d’un match de hockey en République tchèque, c’est effectivement aussi de manger une saucisse. Il faut se laisser transporter par l’ambiance et par la communion avec le public, quel que soit le résultat du match. D’ailleurs, pour l’anecdote, quand l’article du journal tchèque a été diffusé sur Facebook, j’ai reçu un message d’un supporter de Rouen qui avait accompagné son équipe à Litvínov il y a une vingtaine d’années de cela et qui me disait que c’était une des plus belles ambiances qu’il avait connues. Il paraît que lorsque les anciens supporters de Rouen se revoient, ils évoquent toujours l’accueil qui leur a été réservé par les supporters de Litvínov. Malgré le temps passé, nous étions donc sur la même longueur d’ondes. »