L’Economie du bien et du mal, best-seller économique

30-08-2013

Il est rare dans un pays qu'un économiste soit autant à la fois renommé et populaire que l'est Tomáš Sedláček. Conseiller de Václav Havel à 24 ans à peine, ancien membre du NERV, le conseil économique du gouvernement, ancien boursier de la prestigieuse université de Yale, et désigné par la revue économique de celle-ci comme faisant partie des cinq esprits prometteurs en économie aux Etats-Unis, aujourd'hui conseiller en macro-économie de la banque tchèque ČSOB, Tomáš Sedláček est une figure, presque une icône médiatique en République tchèque. Surtout il est l'auteur d'un best-seller avec son ouvrage L'économie du bien et du mal, récemment récompensé comme le meilleur ouvrage économique de l'année en Allemagne.

Tomáš Sedláček, photo: Kristýna MakováTomáš Sedláček, photo: Kristýna Maková Tomáš Sedláček a tout juste 35 ans et déjà une carrière bien remplie. Son CV s'apparente à celui d'un surdoué. Il y a pourtant une chose que Tomáš Sedláček n'a pas réussie : obtenir son doctorat à l'Institut des études économiques de la Faculté des Sciences sociales de l'Université Charles, à une voix près cependant. Une des raisons : sa thèse semble-t-il était trop de « blah-blah » et trop critique des modalisations mathématiques de la science économique. « Je comprends la science économique comme une science sociale », a opposé le jeune économiste, pour qui la philosophie est son hobby. Il a également une formation d'anthropologue, d'où cet ouvrage hybride, adapté de sa thèse, « L'économie du bien et du mal ». Tomáš Sedláček :

« Le livre s'appelait à l'origine ‘Anthropologie économique’, et le sous-titre était ‘L'économie du bien et du mal’. Mais ce sous-titre était plus percutant comme titre. C'est un travail entre l'économie, la philosophie, l'anthropologie, la socio-psychologie et la mythologie. C'est donc un mélange particulier. Je suis content que ça marche. Je ne pensais même pas en faire un livre, c'était ma thèse à l'origine. »

Photo: 65. polePhoto: 65. pole L'ouvrage, avec son titre assez fascinant, est divisé en deux parties. Dans la première partie, l'auteur cherche les traces de science économique dans les mythes, dans la philosophie, dans l'anthropologie. La deuxième partie inverse la question en cherchant dans la science économique d'aujourd'hui ces traces de mythes, de philosophie ou de croyances religieuses. Ainsi, l'ouvrage est parsemé de références à l'épopée de Gilgamesh, la plus ancienne œuvre littéraire de l'humanité, à l'Ancien testament, à la Grèce antique jusqu'à Adam Smith. Des mythes qu'il transpose et interroge dans le monde d'aujourd'hui. Démonstration avec Tomáš Sedláček :

« Le premier cycle économique relevé dans l'histoire est une histoire que tout le monde connait mais que personne ne rattache à l'économie. C'est le rêve de pharaon sur les sept vaches maigres et sur les 7 vaches grosses, qui est dans la Genèse, 41e chapitre. Et dans cette histoire, il y a des conseils sur ce qu'on doit faire. Les bonnes années, il faut économiser : ne mangez pas toutes les récoltes et conservez-en un cinquième pour avoir des provisions dans les mauvaises périodes. C'est un conseil keynesien mais il a été formulé sans aucun modèle d'homo economicus, sans sciences économiques, sans modèle économétrique etc. Et pourtant ce conseil fonctionnait mieux que ce que nous faisons depuis plus de 2000 ans. Donc ce sentiment qu'avant nous vivaient des imbéciles qui ne comprenaient rien à rien et que nous, nous sommes la sagesse et l'intelligence, c'est le monde à l'envers. Si on se gouvernait selon ce modèle et non pas selon nos calculs, on se porterait mieux. »

Le point de vue de Tomáš Sedláček peut s'apparenter, ou en tout cas évoque assez spontanément les théories dites de la décroissance. Sans s'en défendre complètement, Tomáš Sedláček préfère proposer son propre un état des lieux.

« L'économie a cette particularité que nous avons notre gentil diagnostic. Il y a ce diagnostic que l'on entend dans les journaux, des politiques et des économistes, disant que l'économie est en dépression. Elle est dépressive. Je pense qu'un meilleur diagnostic est de dire que l'économie n'est pas dépressive mais elle est maniaco-dépressive. Cela veut dire que dans les bonnes années, elle a tendance à des manies et dans les mauvaises années, elle a des tendances vers une dépression suicidaire. Quand on veut soigner un homme avec une perturbation bipolaire, il est d'abord nécessaire de s'attaquer à sa manie, alors que nous, nous nous attaquons seulement à la dépression. Une personne dépressive, on peut la soigner avec des anti-dépressifs. Un maniaco-dépressif, ce n'est pas possible, il faut se pencher sur ses manies. Pour les maniaco-dépressifs, on applique des stabilisateurs d'humeur. Or la plupart des patients n'utilisent pas volontiers ces médicaments parce que cela leur enlève leur bonne humeur alors que c'est ce que ça devrait leur donner.

C'est donc le problème de notre économie. Ce n'est pas la dépression en soi mais les manies. C'est comme si on voulait soigner un alcoolique avec une gueule de bois.

C'est donc le problème de notre économie. Ce n'est pas la dépression en soi mais les manies. C'est comme si on voulait soigner un alcoolique avec une gueule de bois. La gueule de bois n'est pas le problème. Le problème est l'ingurgitation excessive d'alcool. Je pense que c'est une bonne image pour notre économie. Nous sommes actuellement dans une époque de gueule de bois. Tout le monde a tendance à se plaindre, et à jurer qu'on ne boira plus d'alcool. Ma question est : que va-t-il se passer quand ce sera de nouveau vendredi soir et tout le monde aura envie d'être à nouveau en phase de manie ? C'est une chose que l'on doit aborder si on veut se soigner. »

Vous pouvez le constater, Tomáš Sedláček est un adepte des métaphores – celle de « la cuite du vendredi soir et de sa gueule de bois » est récurrente, exprimant sans doute assez fidèlement la vision qu'il a sur la situation économique actuelle. Mais au delà du discours, le jeune économiste est une voix importante et écoutée du monde politico-médiatique. Comment les hommes politiques tchèques, dans un pays qui malgré la crise connaît une croissance économique dont elle était privée pendant 40 ans de communisme, acceptent-ils les conseils de Sedláček ? On écoute sa réponse :

Photo: Archives de ČRo7Photo: Archives de ČRo7 « Parmi les hommes politiques tchèques, le discours ne porte pas sur la croissance mais sur le maintien. A gauche comme à droite, l'accent sur la croissance économique n'est pas aussi fort comme ce l'était avant. Ce qui est bien, dans le sens que nous reproduisons la discussion européenne. Finalement, même le gouvernement tchèque actuel discute qu'il introduirait le pacte fiscal qui devrait contraindre notre république à économiser pendant les bonnes périodes et à dépenser le déficit public seulement dans les meilleures périodes. On ne devrait utiliser le déficit public que rarement mais nous avons épuisé nos armes que nous avons à disposition contre la dépression tout au long de la bonne période. Donc de façon compréhensible, l'économie s'est habituée à cela tout comme les hommes s'habituent aux antibiotiques ; malheureusement, on ne réagit plus. »

L'économie du bien et du mal est en cours de traduction en français. Comme nous l'avons dit, le livre a reçu le prix 2012 du meilleur ouvrage économique en Allemagne, où il est également un best-seller. En Suisse, il est le livre hors fiction le plus vendu cette année. Tomáš Sedláček se dit d'ailleurs très heureux de vois l'intérêt que provoque son ouvrage à l'ouest, où il voyage beaucoup pour participer à de nombreuses discussions. C'est d'ailleurs un vrai showman pendant ces conférences. On lui laisse le mot de la fin à ce sujet :

Tomáš Sedláček, photo: Kristýna MakováTomáš Sedláček, photo: Kristýna Maková « Je pense qu'on doit écrire des livres qui sont profonds avec toutes les références nécessaires notées en bas de page, mais quand on parle, on devrait être compréhensible. Quand je parle, je parle simplement pour pouvoir ouvrir l'économie à des gens qui n'y viendraient pas parce qu'ils en auraient peur. J'essaie de montrer que ce n'est pas une discipline technique et ennuyeuse mais que c'est une discipline qui peut être intéressante et que l'on peut relier avec des films comme Matrix ou fight club, avec la littérature, avec la culture. C'est une belle discipline qui n'est pas tournée seulement sur elle-même. »

La version française de l'économie du bien et du mal sortira en France chez Eyroll Depuis, Tomáš Sedláček a écrit un autre ouvrage, Homo eoconomicus, qui sera aussi traduit en français, chez Exils.

 

Rediffusion du 26/10/2012

30-08-2013