Etre traducteur freelance en République tchèque

08-01-2010

Benoît Meunier est installé à Prague depuis un peu plus de trois ans, même s’il travaille par intermittence avec la République tchèque depuis environ huit ans. Bohémiste de formation, il traduit, interprète et enseigne le français. Il est détenteur d’un ‘živnostenský list’, une licence professionnelle délivrée par les autorités tchèques qui lui confère le statut d’indépendant. Benoît Meunier explique comment il travaille avec ses multiples activités, à commencer par la traduction littéraire.

 « Le problème pour le traduction littéraire, c’est vraiment de démarcher. Démarcher les éditeurs, cela suppose d’aller les voir, de leur fournir un dossier qui est généralement très complet, avec une partie de la traduction. C’est un travail qui n’est pas payé et que j’ai fait pendant plusieurs années, sans rien toucher derrière. J’ai proposé plusieurs auteurs contemporains, comme Jan Balabán, qui est très connu ici, qui a été primé. Mais j’avoue que j’ai abandonné, parce que je ne peux pas me permettre de faire le travail d’un agent. Et c’est là qu’on arrive à l’idée d’agent. L’agent littéraire, par exemple Edgar De Bruin, qui est très connu et qui a eu un article dans Reflex il y a environ un an, représente des auteurs contemporains auprès des éditeurs français, hollandais ou allemand etc. Donc le travail de l’agent, qui est général est aussi traducteur, mais il arrive à se payer avec ce métier-là, essaie de vendre aux éditeurs des auteurs, de leur dire que tel livre est excellent, qu’il mérite d’être traduit ou publié. En général il faut montrer que ça a été publié dans d’autres pays, traduit dans d’autres langues, que ça s’est vendu. Souvent, la question qui se pose aussi est celle des subventions. Les éditeurs français marchent souvent avec les subventions. Par exemple, le livre de Karel Čapek que je viens de traduire n’aurait pas pu être traduit si le ministère tchèque de la Culture n’avait financé la traduction.

Donc financièrement, le traducteur littéraire peut être très bien payé si l’éditeur fait bien son travail. Il s’avère que les traducteurs français en général sont assez bien payés ; ils sont payés entre 20 et 25 euros le feuillet ce qui est tout à fait correct. On a le temps de passer tout son temps, de chercher vraiment un mot, une expression, même trois heures s’il faut. Les traducteurs tchèques que je connais un peu par l’Union des traducteurs tchèques ont eux beaucoup de problèmes. Avec les éditeurs tchèques par contre, malheureusement, et je renvoie à des articles qui ont été publiés dans Respekt ou A2, les traducteurs sont très mal payés. Je me porte bien par rapport à eux parce que je suis payé par les éditeurs français. »

Pour parler de traduction plus commerciale ou spécialisée, vous travaillez en ‘freelance’, en travailleur indépendant, mais vous n’avez pas d’agence...

 « J’ai pensé fonder une agence parce que j’avais beaucoup de travail durant ces trois dernières années. Mais j’ai renoncé parce que je n’ai pas l’âme d’un entrepreneur. En revanche, il est arrivé que je sois un peu débordé ou que j’ai des commandes qui nécessitent que quelqu’un d’autre traduise à ma place, par exemple traduire vers l’anglais ou le tchèque, ce que je fais jamais. Alors beaucoup de paramètres interviennent. Je suis français, et j’ai appris le tchèque. Et je parle tchèque à peu près comme je parle français, ce qui est rare. Sur le marché tchèque, j’ai une valeur ajoutée assez forte. Je trouve donc des clients facilement et en général, je n’ai pas eu à chercher. Ce sont toujours des institutions qui sont venues vers moi ou par bouche à oreille, j’ai travaillé pour un éditeur, j’ai été recommandé au ministère des Finances, au ministère de la Culture, etc. Ça s’est fait par un réseau. »

Ne trouvez-vous pas étonnant que des institutions comme des ministères s’adressent à un travailleur indépendant plutôt qu’à une agence, qui peut être plus rassurante ?

 « Les institutions s'adressent effectivement volontiers à des agences mais pour le ministère de la Culture, je faisais partie de ceux qui étaient formés par la Sorbonne en tant que traducteur littéraire. Ils avaient besoin de traduire un site énorme sur la littérature tchèque contemporaine et ils ont demandé à la Sorbonne, à M. Galmiche, professeur à Paris IV, quels étaient les bohémistes susceptibles de traduire ces textes. Ceux qui étaient disponibles et avaient envie de le faire se sont manifestés.
Pour répondre plus précisément à la question de la confiance, les traductions que je fournis en général sont de qualité au-dessus de la moyenne, j’espère. Et c’est ce qui fait que j’ai pu convaincre directement. Le problème des agences, qui pour certaines d’entre elles peuvent fournir du bon travail, c’est qu’elles ont des coûts fixes très importants. Les plus grosses sociétés de traduction de Prague font éventuellement relire après. Bref, elles découpent le prix final de la traduction en petits morceaux. Personne ne s’y retrouve. Le traducteur ne s’y retrouve pas parce qu’il est sous-payé. Et au final, on a un texte qui est de très mauvaise qualité. »

Vous m’avez dit que vous avez moins de commandes en ce moment, à cause de la crise. Avez-vous vu un moment où ça a basculé, où il y a eu moins de demandes? La crise est globale mais qu’est-ce qui touche précisément le monde de la traduction ?

« Je n’ai pas énormément de clients, je ne suis pas une entreprise. En tant qu’indépendant, mes clients industriels ont clairement un recul, un manque de liquidités, ils ont du mal à payer. Ou ils demandent un devis, et si c’est trop cher, ils refusent. Les traductions font partie des secteurs où ils économisent.
Dans mon cas, si tant est que je peux dire que ce soit à cause de la crise, j’ai senti une différence à partir de la fin du printemps et de cet été. Là, beaucoup d’institutions ou d’entreprises ont arrêté de faire appel à moi et m’ont dit qu’ils me recontacteront plus tard parce qu’ils n’avaient pas les moyens. »

Concernant votre statut de travailleur indépendant, pouvez-vous expliquer comment cela marche-t-il, quelles sont les démarches à faire, et si elles sont compliquées ?

 « Pour un Français, la souplesse, la flexibilité du statut d’indépendant en République tchèque est extraordinaire et vraiment très pratique. Concrètement, il n’y a pas besoin d’avoir un permis de séjour. Il suffit d’avoir une adresse fixe en France ou ici et moyennant quelques dizaines d’euros, en trois jours, on a un statut d’indépendant. J’imagine que l’administration fait confiance sur la qualité des services que les gens vont proposer ou ils supposent que ceux qui ne seront pas à même de fournir un service de qualité ne trouveront pas de clients.
D’un point de vue des démarches c’est vraiment très simple. Il suffit d’aller se faire enregistrer à l’administration de l’arrondissement où l’on se trouve. On a ensuite un document qui atteste qu’on est travailleur indépendant. Il faut payer ses impôts en République tchèque, la sécurité sociale, et les charges sociales, ainsi que les impôts sur le revenu à la fin de l’année.
Du point de vue financier c’est aussi intéressant. C’est difficile à déterminer précisément mais grosso modo les impôts s’élèvent à 30% du revenu toutes charges confondues, alors qu’en France on est très rapidement à 45 ou 50%.
C’est très souple parce qu’on pratiquer plusieurs activités. Je suis aussi professeur de français et je facture mes cours auprès d’institutions ou de particuliers. Et quand je vois mes collègues en France qui ont des particuliers qui viennent à domicile pour faire leur comptabilité, qui ont des tonnes de paperasses à remplir, c’est une bureaucratie incroyable. Alors il est vrai qu’en République tchèque, c’est vraiment extrêmement simple, facile, et léger. »

N’y-a-t-il pas de contrainte avec ce statut ?

« Je ne les ai pas trouvées. »

08-01-2010