Monsieur Havel, nous avons mis votre disque préféré

22-12-2013

« Le plus dur pour moi, depuis que je suis président, c'est que je n'ai plus le temps d'écouter de la musique. Le seul moment où je peux en écouter, c'est dans ma voiture en allant d'un endroit à un autre. » Ainsi s’est confié Václav Havel, peu après son élection à la présidence de la République tchécoslovaque, au rockeur américain Lou Reed venu lui rendre visite au château de Prague en mars 1990. Si l’on parle généralement du dissident que Václav Havel a été, beaucoup du président-philosophe et souvent du dramaturge, ses paroles viennent rappeler quel grand mélomane il a également été, et que le rock et les groupes undergrounds en l’occurrence ont inspiré en lui ces valeurs mêmes qui ont justifié, jusqu’à la fin de sa vie, son combat pour la liberté et le respect des droits de l’homme.

The Velvet Underground, groupe phare du rock américain constitué à la fin des années 1960 et dont on vient d’entendre le titre « Rock’n Roll », a fortement marqué Václav Havel alors qu’il effectuait un voyage aux Etats-Unis en 1968, peu de temps avant la répression du Printemps de Prague par l’armée soviétique et la période de normalisation qui s’en est suivie en Tchécoslovaquie. Alors âgé de trente-deux ans, Václav Havel rapporte d’outre-atlantique le premier opus des Velvet Underground, le fameux album à la banane dessiné par Andy Warhol. Il le fait circuler à son retour parmi les groupes de musique underground qu’il avait l’habitude de fréquenter. Les Velvet opèrent alors comme un déclencheur électrique dans les milieux dissidents et deviennent une source d’inspiration majeure dans leur lutte contre l’oppression. Voici à nouveau les Velvet, avec un extrait d’« Heroin ».

Václav Havel, photo: Filip Jandourek, ČRoVáclav Havel, photo: Filip Jandourek, ČRo Quand on demandait à Václav Havel ce qu’il aurait aimé changer dans sa vie, il répondait : avoir l’oreille musicale. Mais, bien qu’il n’ait eu à proprement parler l’oreille de Mozart, la musique a toujours exercé une grande influence dans sa vie et il comptait parmi ses amis un très grand nombre de compositeurs et de chanteurs, tchèques ou étrangers. Václav Havel admirait, entre autres dans le registre classique, le célèbre pianiste tchéco-américain Rudolf Firkušný, les chefs d’orchestre Rafael Kubelík et Václav Neuman, ainsi que les chanteuses d’opéra Dagmar Pecková et Gabriela Beňačková.Photo: SupraphonPhoto: Supraphon

Un jour de Nouvel An, alors qu’il était en prison, Václav Havel demande à voir à la télévision « La Fiancée vendue », deuxième pièce d’opéra que Bedřich Smetana a composée en 1866 dans le désir précis d’écrire une œuvre spécifiquement tchèque, tandis que les pays tchèques se trouvaient sous domination politique et culturel de l’empire austro-hongrois. Dans le contexte aliéné et aseptisé des années de normalisation en Tchécoslovaquie, et plus précisément dans le contexte de son incarcération, ce vœu exprimé par Václav Havel a dû donner lieu à une expérience particulièrement forte dans l’enceinte de la prison. A notre tour de nous laisser porter par un extrait de cet opéra.

Václav Havel and Rolling Stones, photo: CT24Václav Havel and Rolling Stones, photo: CT24 De même qu'il était en prison, Václav Havel prie sa femme Olga de lui apporter le dernier album des Bee Gees, groupe australo-américain, qui faisait alors monter la fièvre de l’autre côté du rideau de fer. Nous sommes alors à la fin des années 1970. Mais si Václav Havel apprécie la pop sucrée, venue d’Amérique adoucir ses pénibles séjours en prison, il est, d'entre tous les genres, définitivement branché rock. On dit qu’il détenait l’une des plus grandes discothèques de cette musique jugée « antisocialiste » par les communistes. Après 1989, alors qu’il avait pris ses fonctions de président de la République, Václav Havel n’a jamais raté un concert de Bob Dylan ou des Pink Floyd quand ceux-ci sont venus jouer à Prague. Il était par ailleurs proche des Rolling Stones, avec qui, après un concert que le célèbre groupe américain a donné à Prague un an à peine après la chute du régime, il a longuement parlé du rôle majeur que la musique a joué dans le processus artistique et intellectuel ayant mené au renversement du pouvoir communiste en 1989. On écoute « Get off of my cloud » (« Va t’en de mon nuage) et maudits soient ceux qui troublent nos rêveries…

Photo: Globus MusicPhoto: Globus Music Mais si on devait désigner, parmi tous ses amis musiciens, un ami particulièrement cher de Václav Havel, ce serait Lou Reed, dont le récent décès, le 27 octobre de cette année, a suscité une vive émotion chez les Tchèques, et pour cause : ce fondateur du fameux groupe Velvet Underground, qui a poursuivi plus tard une carrière solo, a eu un impact considérable sur l’œuvre et l’action des milieux artistiques dissidents en Tchécoslovaquie. Parmi eux, les Plastic People of the Universe, groupe phare de la scène underground tchèque, qui a compté près de soixante membres durant la totalité d’une carrière non encore achevée, est devenu dans les années soixante-dix un emblème de la lutte pour la liberté. A l’époque où le régime interdisait de s’exprimer en anglais et de porter les cheveux longs, les Plastic People of the Universe avaient tord sur toute la ligne. « Une mouche dans ma bière du matin », c’est un de leurs nombreux titres et c’est ce que l’on écoute maintenant.

Plusieurs fois, Václav Havel a ouvert aux Plastic People les portes de sa maison de campagne à Trutnov, petite ville située au nord-est de la Bohême, où le groupe pouvait alors jouer à l’abri des représailles. Sorte de leur mentor, Ivan Jirous, poète et critique tchèque très proche de Václav Havel, croyait fermement que le « simple fait de s'exprimer à travers l'art peut finir par miner un système totalitaire ». Il a composé une grande partie des textes des Plastic People.

Ivan Martin Jirous, photo: Tomáš Vodňanský, photo: ČRoIvan Martin Jirous, photo: Tomáš Vodňanský, photo: ČRo « Le canari est mort, ou même crevé. Le canari qui savait si bien chanter », disent les paroles de cette chanson intitulée « Canari ». Un soir de 1977, Ivan Jirous, Václav Havel et leurs amis se retrouvent dans un bar pour un enregistrement, lorsque la police communiste leur tombe dessus. Douze membres des Plastic People sont emprisonnés. Commence alors pour Václav Havel un long combat pour leur libération. C’est notamment le motif qui l’amène à créer la Charte 77, pétition devenue historique ayant mené à la chute du régime communiste en Tchécoslovaquie.

Dès le premier été de sa présidence, en 1990, Václav Havel crée le festival de musique Open Air, à Trutnov, dont une première tentative en 1987 avait été réprimée par le gouvernement communiste. Consacré au folk tchèque, les chanteurs Vladimír Mišík et Jaroslav Hutka, que Václav Havel appréciait tout particulièrement écouter, y ont régulièrement fait vibrer les cordes de leur voix et de leur guitare. Lors du décès de Václav Havel le 18 décembre 2011, ils font partie des nombreux artistes tchèques, mais également étrangers, à avoir chanté leur hommage à cet homme qui aura été, jusqu’à la fin de sa vie, imprégné par la force et la beauté que canalise cet art universel qu’est la musique.

Pour clore cette émission musicale, nous vous proposons d’écouter l’hommage que Lou Reed a rendu à Václav Havel avec « Perfect day ». Toute l’équipe de Radio Prague vous remercie de votre écoute et vous souhaite à tous un très agréable dimanche.

22-12-2013