Vladimír Merta : la vie d’un chanteur protestataire

20-08-2016

Vladimír Merta est un homme aux multiples casquettes. Architecte, cinéaste, écrivain et photographe, il est toutefois avant tout un musicien, un guitariste folk qui reste une des figures emblématiques de la chanson engagée contre le régime communiste. Aujourd’hui encore, la musique de Vladimír Merta touche toutes les générations. Radio Prague a rencontré cet artiste, qui a étudié durant un an en France, et vous invite à découvrir les différents aspects de son œuvre.

1968 : les souvenirs d’une année révolutionnaire en France

Vladimír Merta, photo: Prokop Havel, ČRoVladimír Merta, photo: Prokop Havel, ČRo Né le 20 janvier 1946 à Prague, Vladimír Merta se range parmi les grandes figures de la scène musicale de la période dite de la « Normalisation » en Tchécoslovaquie, depuis l’écrasement du Printemps de Prague en 1968 jusqu’à la Révolution de velours en 1989. Bien évidemment, on ne parle pas ici d’une vedette de la culture officielle imposée par les autorités communistes… Comme ses alter égos Karel Kryl, Jaroslav Hutka ou Vlastimil Třešňák, Vladimír Merta incarne pour des milliers de personnes un des symboles de la résistance contre l’ancien régime.

Mais n’allons pas plus vite que la musique… Jeune, Vladimír Merta a déjà la tête bien faite. Parallèlement à des études à la FAMU, la prestigieuse école de cinéma, Vladimír Merta suit une formation en architecture à l’Université technique de Prague. Un certain relâchement politique en Tchécoslovaquie dans la seconde moitié des années 1960 lui permet d’obtenir, en 1968, une bourse d’études pour plusieurs mois en France. Mais la situation change radicalement le 21 août. L’invasion du pays par les armées du Pacte de Varsovie met fin à tout processus de démocratisation. Vladimír Merta se souvient :

« Après l’occupation russe, je suis resté en France. Grâce à l’hospitalité du gouvernement français, tous les Tchèques, étudiants comme touristes, ont été accueillis. On nous a donné une petite bourse de 400 francs, ce qui correspondait à peu près à ce que les étudiants payaient à l’époque pour un logement dans le Quartier latin. J’ai voulu y étudier, mais c’était malheureusement pendant la révolte des étudiants, et à Rennes il n’y avait aucun programme pour les architectes. Au bout de quatre mois, je suis donc rentré à Prague pour y passer quelques examens. Je suis ensuite revenu en France, mais seulement pour y finir certaines affaires. Ce qui est important, c’est que j’y ai enregistré un album chez la société Vogue, qui n’existe plus aujourd’hui. Je suis donc rentré à Prague comme Bob Dylan, avec mon premier LP. »

Après le retour, la déception…

Photo: Disques VoguePhoto: Disques Vogue C’est ainsi qu’est donc né le seul album de Vladimír Merta portant un titre français : « Ballades de Prague ». Cet album contient tant des chansons populaires tchèques que les propres créations de l’artiste. Ce relatif succès en dehors des frontières de son pays d’origine ne l’a pourtant pas convaincu de rester en France :

« Je ne me suis pas accommodé de l’exil ou de l’émigration. Pour moi, c’était une honte de rester en France, de boire du vin et de manger des gâteaux, et de laisser les autres se battre. C’était si soudain que nous n’étions pas vraiment préparés. Et puis comme j’étais un petit chanteur européen avec mon premier album, j’ai cru que la société Supraphon (le seul éditeur de musique en Tchécoslovaquie dans les années 1970 et 1980, ndlr) allait vouloir enregistrer quelque chose avec moi chez nous aussi. Mais à mon retour, cela a été une grande désillusion… »

Pourtant, tout était prêt pour la sortie d’un deuxième album en 1970. Il faudra donc attendre plusieurs années avant qu’il ne voit le jour. Il en va de même de ses autres projets, dont la réalisation se heurte le plus souvent à l’opposition du régime. C’est le cas par exemple de son groupe Šafrán, interdit par la police secrète après cinq ans à peine d’existence.

Vladimír Merta dans les années 1970Vladimír Merta dans les années 1970 Dans les années 1970 et au début des années 1980, les périodes d’activité tolérées alternent avec les persécutions et les interdictions de scène. La position de l’artiste n’évolue que dans la seconde moitié des années 80 lorsque le régime desserre quelque peu son étau. Les chanteurs protestataires connaissent alors une popularité grandissante. Fréquenter les concerts de musique folk est alors considéré comme une manifestation d’opposition à la politique menée par les communistes, et Vladimír Merta devient une des figures de proue de ce nouveau mouvement. Cette révolte artistique atteint son point culminant en novembre 1989. Aux côtés de Václav Havel et des leaders de la révolution, le chanteur se produit alors depuis le balcon de la maison d’édition Melantrich qui domine la place Venceslas, devant des centaines de milliers de manifestants.

De Rimbaud à la révolte contre le communisme

La musique de Vladimír Merta est un mariage de diverses influences, qui vont du jazz, blues et rock à la chanson populaire tzigane, morave, slovaque ou juive. Tous ces styles se mélangent pour donner naissance à une création originale. Outre l’indispensable guitare, le musicien s’exprime également avec son harmonica et plusieurs instruments populaires qu’il utilise même dans ses compositions. Bien que connu et reconnu d’abord pour les textes de ses chansons, apportant souvent des réflexions philosophiques ou politiques, l’artiste met en musique aussi des vers de poètes célèbres, parmi lesquels Vítězslav Nezval, Jaroslav Seifert, William Shakespeare ou Arthur Rimbaud. Vladimír Merta revient encore sur cette année passée en France qui, affirme-t-il, l’a profondément influencé :

Vladimír Merta, photo: Martin Straka, ČRoVladimír Merta, photo: Martin Straka, ČRo « Cette expérience m’a beaucoup formé, car jusqu’en 1968, je n’écoutais que du blues, Bob Dylan ou Joan Baez. En France, j’ai découvert Georges Moustaki, Jacques Brel ou encore Boris Vian. »

Bien que grand amateur de la chanson française, Vladimír Merta n’est jamais revenu présenter ses compositions dans le pays qui l’a accueilli en 1968 :

« C’est très difficile. Il faut avoir des contacts sur place… En fait, j’ai fini mes études en Tchécoslovaquie, je suis devenu en quelque sorte un chanteur protestataire et cela a été mon rôle pendant plus de trente ans. »

L’homme aux multiples facettes

Et c’est ce rôle qui a valu à Vladimír Merta d’être apprécié d’un large public. Pourtant, il est beaucoup plus qu’un simple chanteur. Même si les autres volets de son activité sont moins connus, il est aussi écrivain, comédien, auteur de la musique de films, ou encore scénariste et réalisateur. Intéressé notamment par le genre documentaire, Vladimír Merta a présenté sa dernière œuvre au Festival international du film documentaire de Jihlava à l’automne dernier :

'La Zone grise', photo: ČT'La Zone grise', photo: ČT « C’était documentaire pour la Télévision tchèque qui s’appelle ‘La Zone grise’. C’est un terme qui a été inventé par Primo Levi et me sert pour différencier la collaboration de la révolte ouverte. Je considère mon projet comme une confession, le sous-titre de ‘La Zone grise’ est donc ‘la confession de ma génération’. »

Ce cycle de trois films longs d’une heure s’intéresse aux artistes tchécoslovaques dans les années 1970 et 1980 qui, même s’ils n’ont pas ouvertement collaboré avec le régime communiste, n’ont pas non plus compté parmi les dissidents persécutés. Leur appartenance à cette « zone grise » leur a permis de nager entre le légal et l’illégal et de se produire publiquement, une réalité qui leur a souvent valu d’être accusés par leurs collègues plus courageux, ainsi que par une partie du public, d’avoir conclu « un certain pacte avec le bolchevik ».

Mais c’est avant tout à sa musique que Vladimír Merta doit la plus grande partie de son succès. Artiste fécond, il donne régulièrement des concerts et sort de nouveaux albums. Quant à sa création d’autrefois, même si le monde change, elle reste très actuelle et continue de prévaloir pour plus d’une société dans le monde, comme le confirme un vers de sa chanson « Des coups de feu lointains » :

« Qui a tué une fois sur la route du pouvoir, continuera de tuer. »

20-08-2016