Vincent Garenq : « J’ai tourné un film sur l’amour d’un père pour sa fille »

26-11-2016

En juillet 1982, le Français André Bamberski apprend que sa fille Kalinka de 14 ans, qui passait les vacances chez sa mère en Allemagne, est retrouvée morte dans son lit. Pendant trente ans, André va tenter d’élucider les circonstances de sa mort. Il va traquer le meurtrier et beau-père de Kalinka, le médecin Dietrich Krombach et réclamer qu’il soit jugé en France. Agé aujourd’hui de 80 ans, André Bamberski a décrit le combat de sa vie dans le livre « Pour que la justice soit rendue ». Inspiré par cette histoire bouleversante qui a abouti, en 2011, à la condamnation du docteur Krombach, le réalisateur Vincent Garenq a tourné le film « Au nom de ma fille », avec Daniel Auteuil dans le rôle principal. Sorti en France en mars dernier, le long-métrage a été présenté par Vincent Garenq cette semaine à Prague, au Festival du film français. Rencontre.

Vincent Garenq, photo: Site officiel du Festival du film françaisVincent Garenq, photo: Site officiel du Festival du film français « L’histoire d’André Bamberski, tout le monde l’a connue, en tout cas en France, en 2009, quand il a kidnappé Dieter Krombach. Du jour au lendemain, son histoire est devenue médiatique : il y a eu une vraie fascination de la presse pour ce personnage. Moi, je ne me suis pas intéressé à l’histoire tout de suite. J’ai repéré le livre, mais je n’ai pas voulu le lire, j’avais peur d’avoir envie d’en faire un film. J’avais déjà fait un film qui traitait de la justice, il s’appelait ‘Présumé coupable’ et j’avais peur d’être tenté. Ensuite, j’ai engagé un autre film qui s’intitule ‘L’Enquête’, et du coup, je me suis senti autorisé à le lire. Il est arrivé ce que je redoutais : l’histoire m’a ému et j’ai eu envie d’en faire un film. »

André Bamberski, le père de Kalinka, est incarné par Daniel Auteuil, le docteur Krombach par l’acteur allemand Sebastian Koch. Ce sont des choix qui se sont imposés tout de suite ?

'Au nom de ma fille', photo: Site officiel du Festival du film français'Au nom de ma fille', photo: Site officiel du Festival du film français « Pendant l’écriture du scénario, je pensais à Daniel Auteuil. Mais en général, quand j’écris un scénario, je ne pense pas aux acteurs, c’est très rare. En l’occurrence, je pensais à Daniel Auteuil, sans avoir la certitude qu’il accepterait de jouer dans le film. Je n’ai pas écrit le scénario pour lui, mais je le voyais. Avec Sebastian Koch, que je le connaissais de loin, cela s’est passé dans l’autre sens : il a entendu parler du projet au Festival de Berlin, il a lu le scénario avant même qu’on ne se rencontre et il a manifesté son intérêt pour le film. Je l’ai revu dans le film sur les espions allemands ‘La vie des autres’, un film que j’adore, et je me suis aperçu qu’il y avait une relation entre Sebastian Koch et Krombach qui était un homme assez séduisant, c’était évident. Moi qui peux hésiter longtemps sur les castings, j’ai choisi Sebastian Koch avec une rapidité incroyable. »

Sebastian Koch avait déjà tourné en France, il parle bien le français.

« Oui, il a tourné il y a très longtemps en France. Sur le tournage, il avait le trac parce qu’il avait l’impression de ne pas bien parler français. En fait, il parle plutôt bien le français et l’accent qu’il a, c’est exactement ce qu’on cherchait. Il n’empêche qu’il était stressé. »

'Au nom de ma fille', photo: Site officiel du Festival du film français'Au nom de ma fille', photo: Site officiel du Festival du film français Vous réussissez à tenir le spectateur en haleine du début jusqu’à la fin du film. On peut supposer que ce n’était pas évident pour vous, en tant que réalisateur, étant donné que votre film relate une histoire longue de presque trente ans, jalonnée de plusieurs procès…

« Effectivement, le challenge de ce scénario, c’était les trente ans. Cet espace de temps fait partie de l’identité de cette histoire. Dans le vertige de cette histoire, il y a aussi et surtout le fait qu’André Bamberski consacre trente ans de sa vie à faire la lumière sur les circonstances de la mort de sa fille. C’est une forme de sacrifice et nous ne pouvions pas éviter ce temps qui passe. La forme définitive du film a été trouvée au montage. Parfois, nous avons mis une petite date, nous avons procédé au rajeunissement et au vieillissement des acteurs… Tout cela a été fait de manière fine et subtile, même au niveau de la reconstitution des époques, notamment des années 1970. Je ne voulais surtout pas faire un film dans le style de ‘Benjamin Button’, c’est-à-dire une surenchère de maquillages et d’effets spéciaux qui font qu’à la fin, le spectateur a plutôt l’impression de voir une bande dessinée. »

Le spectateur, je l’ai observé sur moi-même, peut facilement s’identifier à chaque personnage du film : il comprend évidemment pourquoi André Bamberski traque le meurtrier de sa fille Dieter Krombach, on comprend pourquoi la mère de Kalinka, incarnée par Marie-José Croze, se résilie, pourquoi elle ferme les yeux devant les faits. A un certain moment, on a même tendance à la croire, à se demander si André Bamberski n’est pas devenu fou... On peut même ressentir de la compassion pour Dieter Krombach. Avez-vous ressenti et voulu tout cela en travaillant sur le film ?

'Au nom de ma fille', photo: Site officiel du Festival du film français'Au nom de ma fille', photo: Site officiel du Festival du film français « En écrivant un scénario, on doit défendre tous les personnages. Le film est fait sur les épaules de Daniel Auteuil, on n’a pas un problème d’empathie avec ce personnage. J’ai aussi envie de défendre la maman, même si elle n’a pas un beau rôle dans cette histoire. Sa manière de survivre, de faire son deuil, c’était le déni. Même chose pour le docteur Krombach : il fallait dramatiser l’histoire. Je l’ai dit à mon scénariste Julien Rappeneau : ‘Voilà la difficulté du film ; si l’on sait dès le début que Krombach est coupable, cela n’a pas grand intérêt…’ Nous nous sommes arrangés pour qu’il y ait de l’ambiguïté. Tout le film est comme une instruction, André instruit cette histoire et on ménageait les révélations sur Dieter Krombach jusqu’à la fin. »

Evidemment, le film doit être perçu de manière différente en France, où les gens connaissent l’histoire, et dans les autres pays, comme la République tchèque. Or vous, vous faites un film pour tous les publics…

« Quand on traite ce genre de sujets, on a le devoir de faire un film pour les spectateurs qui ne connaissent pas l’histoire. Les Français connaissent le dénouement, il est difficile de leur cacher des choses. Cela ne nous empêchait pas de rendre l’histoire intéressante pour eux, de faire en sorte qu’ils la revisitent et la redécouvrent. C’étaient le cas de mes trois derniers films : les spectateurs français croyaient être au courant de l’histoire, mais en fait, ils ne la connaissaient pas. Nous avons aussi beaucoup pensé aux spectateurs étrangers. Pour eux, nous avons écrit un vrai polar. Par exemple en Italie, où nous avons présenté les films il y a quelques mois, les gens ont eu des réactions que l’on espérait des spectateurs. »

Vos deux précédents films sont également basés sur des histoires vraies, sur des affaires judiciaires médiatisées : « Présumé coupable » est centré sur l'affaire d'Outreau et « L’Enquête », projetée l’année dernière en République tchèque dans le cadre du Festival du film français, revient sur l’affaire Clearstream. Visiblement, c’est un format qui vous convient. Avez-vous déjà une sorte de « know how » pour ce genre de films ?

'Au nom de ma fille', photo: Site officiel du Festival du film français'Au nom de ma fille', photo: Site officiel du Festival du film français « Avec ‘Au nom de ma fille’, j’ai l’impression de finir un cycle. Ce cycle n’était pas volontaire, calculé, j’ai juste suivi mon intuition. J’ai aimé ces histoires et j’ai eu envie de les raconter, c’est aussi simple que ça. Il est vrai qu’en tournant ce film, je savais que je tournais une page. Cela ne veut pas dire que je ne vais pas continuer à m’intéresser aux histoires vraies. Mon premier film était une comédie et j’ai envie de revenir à ce genre aussi. »

Pendant ces trente ans que dure « l’affaire Kalinka », plusieurs personnes de son entourage conseillent à André Bamberski de s’arrêter, d’arrêter l’enquête, de ne plus poursuivre le meurtrier de sa fille. « Il est temps que tu penses à toi. Kalinka, elle ne t’en voudra pas », lui dit son père. Pourtant, André ne s’arrête pas, même si son combat a des conséquences négatives pour sa vie : sa compagne le quitte, n’étant plus capable de se concentrer sur son travail, il doit partir en retraite anticipée, etc. Ne pensez-vous pas qu’il aurait effectivement peut-être dû s’arrêter à un moment donné ?

« Beaucoup de gens me disent cela. J’ai remarqué que les spectateurs s’interrogent sur le comportement de la maman : pourquoi a-t-elle réagi ainsi ? Ils se demandent ensuite s’ils auraient fait la même chose que le père. C’est un peu la question miroir que pose le film. Personnellement, je ne sais pas ce que j’aurais fait dans de telles circonstances et je ne veux surtout pas le savoir. J’ai l’impression que je n’irais pas aussi loin que lui. C’est pour cela que ce personnage est intéressant. J’ai une admiration pour lui, parce qu’il y a dans sa ténacité de la folie, mais sans cette folie, il n’y aurait pas eu ce dénouement qui était nécessaire. J’ai une fascination pour ce type que je ne pourrais pas être, j’admire sa force de caractère. Souvent, on fait un film et on ne sait pas bien pourquoi, on suit son intuition. Quand le tournage s’est achevé, j’ai réalisé que c’était une histoire d’amour d’un père pour sa fille. Voilà ce qui est derrière et ce qui m’a donné envie de faire le film. »

26-11-2016