Věra Jandourková présente son « Petit Prince », resté caché 50 ans durant

21-01-2017

« S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! » Qui ne connait pas la voix douce du petit prince et l’histoire de son amitié éternelle avec un aviateur perdu au milieu du Sahara ? En décembre dernier, une édition unique du célèbre livre d’Antoine de Saint-Exupéry a paru pour la toute première fois en République tchèque. Unique parce que le texte est recopié à la main et a été illustré, il y a cinquante ans de cela, par une jeune fille qui avait à l’époque à peine dix-huit ans… Bien que Věra Jandourková soit aujourd’hui une illustratrice reconnue, son « Petit Prince » a été caché, pendant toutes ces années, au fond d’un coffre rangé dans son appartement.

Mon petit prince

Věra Jandourková, photo: Filip JandourekVěra Jandourková, photo: Filip Jandourek Une dame très modeste et souriante. C’est la première impression que donne Věra Jandourková quand elle arrive dans les studios de Radio Prague, avec l’original de son « Petit Prince » en main. Tout en feuilletant ce grand livre au format A4, elle commence à raconter son histoire :

« J’ai étudié à l’Ecole secondaire des arts appliqués de Turnov, je me suis spécialisée dans le traitement des métaux et des pierres précieuses. A l’époque déjà, j’aimais bien dessiner. A l’école, j’ai illustré un exemplaire d’‘Eugène Onéguine’, sorti dans une version de poche. Après le baccalauréat, je suis partie pour Kutná Hora où j’ai travaillé ensuite au musée comme orfèvre. C’était à ce moment que quelqu’un m’a prêté le livre ‘Le Petit Prince’. J’en suis un peu triste mais je ne sais même plus qui me l’a prêté ou ce qui est arrivé à ce livre… Bon, cet ouvrage m’a profondément touché. Je suis arrivée à Kutná Hora et je n’y connaissais personne, je me sentais seule. Quand je lisais ‘Le Petit Prince’, j’ai senti cette même solitude, cette même tristesse comme lui. J’ai donc décidé de le recopier pour avoir un exemplaire à moi. Chaque soir, j’ai pris un papier, j’y ai dessiné les lignes et je me suis mise à copier le texte et à l’illustrer. »

Photo: Filip JandourekPhoto: Filip Jandourek Věra Jandourková a travaillé sur le livre, qu’elle a appelé pour elle « Mon petit prince », pendant plus de deux ans. Pour ses illustrations à l’aquarelle et son écriture calligraphique, elle utilisait le papier fait à la main dans la papeterie historique de Velké Losiny, près de la ville d’Olomouc en Moravie. Plus tard, l’artiste a déménagé à Prague et y a fondé une famille. « Le Petit Prince » a alors été mis au fond d’un coffre peint d’où il n’est sorti qu’après cinquante longues années…

Un trésor caché

Photo: Filip JandourekPhoto: Filip Jandourek Pendant tout ce temps, Věra Jandourková a exercé différentes professions, elle a travaillé entre autres comme vendeuse, à la télévision ou à la radio. A côté de ses activités professionnelles, l’artiste n’a jamais quitté sa vraie passion – la peinture. Elle a coopéré avec plusieurs magazines pour enfants et a préparé différentes expositions de ses œuvres. Pour ses illustrations dans l’ouvrage « Cesta k Betlému » (« Le voyage vers Bethléem ») de Dagmar Lhotová, Věra Jandourková a été récompensée par le Ruban d’or, attribué au plus beau livre de l’année et ses images ont été publiées également dans un livre de contes de fées en Norvège. Malgré tous ces succès, elle n’a jamais pensé à publier un jour sa version de l’œuvre emblématique de Saint-Exupéry :

« Je l’avais déjà un peu oublié. Et puis, j’avais peut-être l’impression qu’il était impossible de publier un manuscrit écrit sur un papier fait à la main. Aujourd’hui, la technique est beaucoup plus développée et publier un tel livre est donc plus réalisable. »

Il y a quelques mois de cela, l’histoire de ce trésor caché a toutefois pris une direction inespérée :

Photo: Filip JandourekPhoto: Filip Jandourek « C’était un hasard, comme cela arrive dans la vie… Je fréquente le centre culturel de Kaštan, dans le quartier de Břevnov à Prague. Il y a quelques mois, le centre a organisé une exposition d’illustrations d’enfants sur le thème de Charles IV. Comme j’ai une copine qui y travaille comme institutrice, j’y suis allée et je me suis assise à sa table. Nous avons bu du vin et il y avait autre dame qui était assise à côté de moi. Elle a commencé à parler du ‘Petit Prince’ et je lui ai dit que je l’avais jadis recopié et illustré. Elle était très enthousiaste et voulait le voir immédiatement. Cette dame, c’était Madame Vopěnková. »

Conserver l’âme de l’original : une tâche difficile

En effet, l’époux d’Anna Vopěnková, Martin Vopěnka, écrivain, journaliste et explorateur, est également le fondateur de la maison d’édition pragoise Práh. Quand il a vu le manuscrit, il a tout de suite su qu’il avait « un chef d’œuvre entre les mains » :

« Quand j’ai découvert ce livre, j’en suis resté baba. J’ai été stupéfait par le fait qu’il existe encore quelqu’un qui cache son œuvre aux yeux du monde, surtout aujourd’hui quand les gens s’efforcent de présenter à tout prix leurs créations, même si celles-ci sont imparfaites. Bref, à une époque où on publie n’importe quelle bêtise. Cette histoire m’a donc plu. Quant aux illustrations, elles nous ont aussi émerveillés dès la première vue. Elles ont un charme involontaire car l’auteure, quand elle les a créées, avait dix-sept ou dix-huit ans. Bien que ces illustrations soient assez avancées, le jeune âge de leur créatrice leur donne une spontanéité et une authenticité extraordinaires. »

En regardant le petit prince avec ses cheveux bouclés, sa chemise verte, ses pantalons rouges et un grand nœud autour du cou, le corps allongé du renard qui attend sous un arbre, le serpent boa qui observe tranquillement sa proie représentée par un éléphant géant, la rose jaune plantée sur l’astéroïde B 612, et d’autres images variées à couleurs vives, la décision de publier « Le Petit Prince » de Věra Jandourková ne s’est pas fait attendre trop longtemps. Martin Vopěnka devait pourtant résoudre une question très importante, à savoir comment publier cette œuvre, tout en conservant son âme ?

« Je savais que si je la publiais, ce serait sous cette forme de fac-similé du manuscrit. Chaque page de ce manuscrit est donc scannée de manière très détaillée, elle est nettoyée à l’aide de l’ordinateur pour rester lisible… Bref, reproduire la forme originale du livre était un travail extrêmement difficile pour le graphiste. Mais personnellement, je pense que la lecture de la calligraphie, de la belle écriture manuscrite, nous renvoie aux origines de la lecture. Pour moi, il est toujours très enrichissant de lire une écriture manuscrite. »

Une histoire nouvelle

Photo: Filip JandourekPhoto: Filip Jandourek L’édition spéciale du « Petit Prince » est sortie en librairie seulement quelques mois plus tard, en décembre dernier. A la question de savoir ce qu’elle a ressenti quand elle a reçu un exemplaire de son ouvrage, Věra Jandourková répond avec sa modestie naturelle :

« C’est une récompense pour tout ce que j’ai fait dans ma vie. On est toujours heureux quand son œuvre est appréciée et ne tombe pas dans l’oubli, qu’elle ne reste pas dans un coffre et qu’elle a la possibilité d’être découverte par le public. »

De plus, bien qu’il soit chez les libraires depuis à peine deux mois, le livre rencontre un vif succès auprès des lecteurs. Martin Vopěnka s’essaie à une explication :

« Bien sûr, la version classique de ce conte, celle illustrée par l’auteur lui-même, aura toujours une place privilégiée dans le monde de la littérature. Mais cette publication représente en quelque sorte une histoire nouvelle, une histoire née grâce au fait que Saint-Exupéry a jadis écrit ‘Le Petit Prince’. C’est donc une belle suite de ce récit. »

Le petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry est né il y a plus de 70 ans. Et grâce à Věra Jandourková, cet enfant qui rit, qui a des cheveux d’or et qui ne répond pas quand on l’interroge peut aujourd’hui de nouveau chercher des amis, cette fois pas dans le désert mais dans ce petit pays qu’est la République tchèque.

21-01-2017