Věra Hrůzová, l’amour passionné et empêché de Karel Čapek (I)

L’écrivain Karel Čapek l’appelait « mon amazone ». C’est à la fin de l’année 1920 qu’il rencontre une toute jeune fille, Věra Hrůzová, âgée de 19 ans à peine, lui qui en a onze de plus. Alors qu’il fréquente déjà sa future femme Olga Scheinpflugová, Karel Čapek est fasciné par Věra, vive, intelligente, sportive, moderne. Pour parler de cet amour passionné qui fut longtemps ignoré, Radio Prague a rencontré Carola Wastiaux, la petite-fille de Věra Hrůzová. Autour des lettres que le grand écrivain envoya régulièrement à sa grand-mère, nous avons évoqué cette relation et le rôle de Věra Hrůzová dans l’inspiration littéraire de Čapek dans un entretien dont nous vous proposons la première partie.

Carola Wastiaux, vous êtes la petite-fille de Věra Hrůzová, un nom qui est peut-être inconnu aux oreilles de la plupart de nos auditeurs, qui connaîtront peut-être davantage le nom de Karel Čapek, l’écrivain à qui l’on doit la pièce R.U.R. qui a rendu le mot « robot » universel. Věra Hrůzová fut en fait l’amour caché de Karek Čapek, qui épousa plus tard Olga Scheinpflugová. En 2016, les Lettres à Věra ont été publiées aux éditions Cambourakis, traduites par Martin Daneš. Avant d’évoquer l’histoire de votre famille, de votre lien à votre grand-mère tchèque, j’aimerais vous demander : quand avez-vous appris l’existence de cet amour passionné de Karel Čapek pour votre grand-mère et comment ?

Carola Wastiaux, photo: Ondřej TomšůCarola Wastiaux, photo: Ondřej Tomšů « De façon très surprenante et indirecte, par ma mère, qui nous racontait quand nous étions petits, comment sa mère a brûlé certaines lettres de Capek. C’est presque un roman en lui-même. Elle a appelé ses deux filles dans la salle-de-bains et leur a dit : ‘je vais brûler les lettres de Karel Čapek, entourées d’un petit ruban rose, dans le fourneau de la salle-de-bains’. Les deux filles, adolescentes à l’époque, lui ont crié de ne pas le faire. Mais elle en a quand même brûlé certaines… »

C’est incroyable, c’était une espèce de cérémonie, d’autodafé…

« Exactement. Je n’ai pas très bien compris pourquoi, puisqu’elle voulait les brûler, elle a voulu que ce soit un événement marquant pour les filles. Peut-être pour qu’elles puissent témoigner que ces lettres ont bel et bien existé. Je ne sais pas… »

Věra Hrůzová et Karel Čapek avaient une importante différence d’âge. Comment se sont-ils rencontrés ?

« Dans un salon littéraire, celui d’Anna Lauermannová. Ma grand-mère y avait été amenée par Arne Novak, un critique littéraire, historien, devenu plus tard recteur de l’Université de Brno. C’était un ami de la famille de ma grand-mère. Elle était toute jeune étudiante à Prague, à l’époque. Il lui a fait découvrir ce salon littéraire où elle a vu pour la première fois Karel Čapek. Et boum ! »

C’était donc une étincelle !

« Oui. Une étincelle immédiate ! »

Cet amour était donc réciproque dès le début…

Photo: CambourakisPhoto: Cambourakis « Absolument. Je pense que l’intensité de cet amour ne peut pas ne pas être réciproque. Nous n’avons malheureusement aucune des lettres que ma grand-mère écrivait à Karel Čapek, mais on ne peut pas avoir une correspondance suivie, où lui était visiblement très amoureux d’elle, sans avoir une forme de réciprocité… Je ne peux pas en dire plus, mais ma grand-mère m’a écrit une lettre quand j’avais 15 ans. Elle disait que la vie lui avait fait rencontrer des hommes formidables et là, elle cite vraiment Karel Čapek. Elle disait qu’il la respectait, qu’il ne l’obligeait pas à changer son caractère ou son comportement, qu’il l’acceptait telle qu’elle était. Pour elle c’était une forme de délivrance car elle avait l’impression que les garçons plus jeunes qu’elle avait rencontrés auparavant, en tant qu’adolescente, voulaient toujours la changer, la voir autrement que ce qu’elle était. »

Pour l’époque, alors que les sociétés étaient encore très paternalistes, c’était faire preuve, de la part de Karel Čapek d’une grande modernité…

« Absolument. Mais je pense qu’il n’a pas pu s’en empêcher. D’après ce que me disent les photos ou les gens de ma famille, elle était très belle, à 19 ans. Pour lui, la question ne se posait même la question de mettre en doute : il était amoureux ! »

Karel Čapek a donc correspondu avec Věra Hrůzová assez longuement, entre 1920 et 1931. Qu’est-ce que cette correspondance nous apprend de leur relation ?

 « C’était une relation d’une intensité rare. Je n’ai jamais pu trouver de lettres qui décrivent un amour aussi intense de la part de Čapek. Ils s’admiraient mutuellement. Je pense que même ils s’aidaient : Čapek lui parlait des livres qu’il était en train d’écrire, lui demandait conseil… Une des lettres témoigne du fait qu’il lui ait posé une question et qu’elle y a répondu. En tout cas, il lui faisait part des répétitions générales auxquelles il assistait. Ma grand-mère était donc très liée à son activité professionnelle. Ils devaient donc beaucoup en parler. »

Puisque l’on parle de sa création, Karel Čapek se serait inspiré de votre grand-mère pour créer le personnage de la princesse Wille dans Krakatit. Ma question était : est-ce qu’il consultait Věra Hrůzová sur sa création littéraire, mais visiblement c’était bel et bien le cas !

« Absolument ! Vous pouvez d’ailleurs enlever le conditionnel. C’est une certitude que la princesse Wille était inspirée par ma grand-mère. Et si vous me permettez, je vais vous raconter comment cela s’est dévoilé… C’était effectivement méconnu de nous tous. L’artiste-peintre Pavel Brázda, qui était l’arrière-neveu de Karel Čapek, était un très bon ami de ma grand-mère. Il était d’une génération plus jeune, celle de ma mère. Lorsque ma grand-mère était déjà malade et devait rester alitée, lui et sa femme Věra Nováková Brázdová sont venus la voir. Pavel lui a demandé : ‘Vera, dites-moi, est-ce que ce ne serait pas vous, la princesse Wille ?’ Ma grand-mère a dû répondre que oui, évidemment… »

Elle ne l’avait jamais dit auparavant ?

Karel ČapekKarel Čapek « Non, je ne sais pas si ma mère et ma tante étaient au courant. Probablement. Ces lettres et cette relation de ma grand-mère étaient une sorte de non-dit. Nous savions, mais nous n’en parlions pas. Peut-être tout simplement parce que ma mère et ma grand-mère se voyaient rarement, au maximum on venait un mois par an. Ensuite, plus tard, ma grand-mère a pu venir nous voir en France, mais c’étaient toujours des séjours courts. Elles avaient tellement besoin de se parler, ma tante, ma mère, ma grand-mère, que je ne sais pas si elles avaient envie de passer du temps à parler du passé si glorieux soit-il. En tout cas, nous, la partie de la famille qui vivait en France, nous ne parlions pas de Karel Capek. S’il n’y avait pas eu cet épisode de lettres brûlées, il est possible que je n’en aurais jamais entendu parler. Jusqu’à la publication des lettres. Pavel Brázda a trouvé quelqu’un qui a bien voulu éditer les lettres de Capek à ma grand-mère. Et nous ne lui serons jamais assez reconnaissants d’avoir non seulement publié ces lettres mais aussi d’avoir mis des notes explicatives. Je me suis en fait rendu compte de la valeur de ces lettres quand j’ai reçu la première publication qui n’était même pas sous forme de livre, mais des feuillets dans une chemise cartonnée. »

Ça, c’est pour la première publication en tchèque…

« Oui, les deux publications en tchèque datent de 1979, malheureusement déjà après la mort de ma grand-mère, et de l’année 2000. La première était juste à but de cadeau de l’éditeur donc publiée à très peu d’exemplaires. Cette publication était totalement méconnue. »

Il a donc fallu attendre celle des années 2000…

« Et même pour celle-ci, je m’en rends compte quand j’en parle à des Tchèques, ils ne connaissaient pas ces lettres… Souvent c’est moi qui le leur apprends. »

Revenons à l’histoire de votre grand-mère et de Čapek. Il faut rappeler qu’il a connu Věra Hrůzová en même temps que sa future femme, Olga Scheinpflugová. Il y a eu une sorte de moment de flottement, où il ne savait pas trop laquelle choisir. Ce qui a en quelque sorte résolu le problème, c’est que Věra s’est mariée…

Karel Čapek avec Olga Scheinpflugová, photo: Památník Karla ČapkaKarel Čapek avec Olga Scheinpflugová, photo: Památník Karla Čapka « Oui, avec mon grand-père. Elle a elle-même écrit à Čapek qui revenait d’un voyage en Italie : ‘Je me marie dans trois mois’. Il a été plus que surpris. Je peux vous lire la lettre qu’il lui a écrite au moment de son mariage, qui est assez extraordinaire. On voit sa souffrance et je dois dire que Karel Čapek me fait de la peine. Bien sûr, on peut dire que lui n’a pas su décider, n’a pas su s’engager. Il avait peut-être des raisons précises. Il avait une spondylarthrite, une maladie qui fait très mal à la colonne vertébrale. D’après ce qu’on m’a dit, les médecins lui déconseillaient d’avoir des relations intimes avec les femmes et lui déconseillaient le mariage. Ce qui, actuellement en 2018, paraît absolument fou ! Heureusement, actuellement, cette maladie a un traitement efficace alors qu’à l’époque il n’y avait rien, même pas d’anti-inflammatoires. Donc si pendant des années on lui a fait comprendre que le mariage n’était pas pour lui, je crois que ça a pu entrer dans sa décision… Je vous lis un extrait, lorsqu’il parle de la nuit de noces :

‘Mon Dieu, vous pouvez faire des quenelles douces comme le ciel, vous pouvez faire des steaks, de la salade au céleri puisque vous voulez, je le souhaite aussi bien à vous qu’à votre… votre… enfin bref, à quiconque ; mais cet autre truc, votre linge endiablé, le voile impudique qu’une nuit un autre déchirera, ah, c’est trop pour moi ; et vous, insensée, vous me parlez de ce qui n’est plus pour moi qu’un rêve furieux et impossible ; eh bien, je vous hais. Je vous écris ça en français, car en tchèque, je l’aurais écrit beaucoup plus grossièrement, d’ailleurs je ne maîtrise pas autant le français pour pouvoir l’exprimer exactement comme je le pense. En plus de ça, imaginez en tchèque toute ma colère et bien d’autres émotions que l’on ne peut même pas nommer. Je vous dirai tout ça en tchèque quand je vous verrai ; car je vous verrai bientôt, le jour où j’apporterai mon Krakatit à Brno, si seulement vous tenez à parler encore avec moi comme nous avions parlé autrefois. En fait, c’est ça que j’avais l’intention de vous écrire, et je voulais vous écrire aussi que j’y pensais beaucoup, au-delà de ce qui serait convenable ; ne me demandez pas de détails, s’il vous plaît. Alors quand je vous verrai, je vous parlerai également d’une princesse ; mais pour ça, nous avons encore du temps ; enfin, il y a du temps pour tout, sauf pour moi.’

On sent bien en effet qu’il souffre et qu’il déverse toute sa souffrance sur le papier…

« Vous comprenez pourquoi j’ai de la peine pour lui ? Dans cette lettre, c’est tout-à-fait explicite. Il est toujours extrêmement amoureux de ma grand-mère, trois ans après leur rencontre… Il montre explicitement que c’est Vera la princesse de Krakatit ! Et il existe d’autres lettres où il le dit plus que clairement. Je vais vous lire un autre petit passage où il parle de Krakatit…

‘Par ailleurs, depuis une semaine entière, je n’ai pas touché Krakatit. Je suis resté coincé au milieu du douzième chapitre, juste à l’endroit où cette jeune fille devait laisser la porte ouverte. Vous vous rappelez ? Il s’agit de la porte de sa chambre où lui ne vient pas la rejoindre, et vous m’avez fait remarquer qu’elle devrait être très en colère à cause de ça ? Vous y êtes ?’

Donc c’est très clair, Krakatit a été inspiré par ma grand-mère. Et cette jeune fille de 19 ans à laquelle il fait allusion, j’ai une conviction personnelle qu’il a pris également son inspiration en ma grand-mère, puisqu’elle avait 19 ans à cette époque-là. Même si ma grand-mère est un autre personnage dans le livre. Dans Krakatit, il décrit le premier baiser de cette jeune femme avec un autre personnage d’une façon absolument merveilleuse : l’émotion de la jeune femme dont c’était le premier baiser, où elle hésite, mais où on sent aussi son désir. C’est un passage merveilleux. Je pense que pour qui n’a pas lu ce livre, il faut lire ce passage-là et il aura compris toute l’atmosphère de Krakatit. »

Suite et fin de cet entretien la semaine prochaine dans Culture sans frontières.