Un jeune Français explore les coulisses de la Laterna magika

09-05-2020

Théâtre multimédia de renommée mondiale, la Laterna magika (Lanterne magique en français), rattachée au Théâtre national de Prague, a fêté ses 60 ans d’existence en 2018. A cette occasion, la compagnie a monté le spectacle « Zahrada » (Le Jardin) librement inspiré du livre éponyme du maître tchèque de l’animation Jiří Trnka. Etudiant en communication à Sciences Po Lille, Tansi Makele a filmé le processus de création de ce spectacle. Son étonnant documentaire, intitulé « In the Garden », a été diffusé en première sur YouTube le 1er mai. Tansi Makele est l’invité de Radio Prague Int. dans cette émission culturelle.

Nouvelle scène du Théâtre national, photo:  Lukáš Žantel/Théâtre nationalNouvelle scène du Théâtre national, photo: Lukáš Žantel/Théâtre national

Vous êtes venu à Prague en 2018 en tant qu'étudiant Erasmus dans le cadre de vos études à Sciences Po Lille. Pourquoi avez-vous choisi la Lanterne magique pour votre stage ? Comment est née l'idée de ce documentaire ?

Tansi Makele, photo: Archives de Tansi MakeleTansi Makele, photo: Archives de Tansi Makele « Je connaissais la Lanterne magique, puisque j'avais assisté à un de leurs spectacles, Wonderful Circus, Le Cirque enchanté, quand j'avais neuf ou dix ans. Cela m'avait déjà fasciné à cette époque. Puis, des années plus tard, je suis entré en contact avec Lucie Němečková, dramaturge qui travaille pour la Lanterne magique, et qui m'a mis en contact par la suite avec Pavel Knolle, le directeur de la compagnie. Ensuite, pour le documentaire, rien n'était prévu au départ. Pour être honnête, mon stage ne portait pas vraiment sur ‘Zahrada’. J’avais une caméra Reflex mise à disposition par le théâtre et je devais filmer des trailers, des vidéos de promotion dans le but de faire de la communication pour la compagnie. En filmant les danseurs, je trouvais cela inspirant et je me disais que la qualité de la caméra pouvait produire une image assez professionnelle. »

« Ce que je pouvais faire, c'était m'intéresser davantage à la performance en allant faire des interviews de chacun des créateurs et des artistes qui ont contribué au projet. Je souhaitais vraiment être au cœur du processus de création. C'est pour cela que j'ai pris l'initiative de faire ce documentaire afin de découvrir toutes les étapes de ce processus. »

Comment votre projet de film a-t-il été accueilli par la compagnie, puisque comme vous dites ce n'était pas prévu au début ? Etaient-ils d'accord pour la réalisation de ce film ?

« J'ai d'abord présenté le projet au directeur de la compagnie, sous forme de fiche technique où je résumais ce que je voulais faire. Nous en avons discuté et nous nous sommes mis d’accord sur une forme. A la suite de cela, j'étais tout de suite en phase de répétition pour filmer, il ne fallait pas perdre trop de temps puisque je suis arrivé en plein processus de création, quand la pièce se montait. La troupe s'est habituée plus ou moins rapidement à la caméra et à moi, puisque j'avais déjà réalisé des trailers et des vidéos promotionnelles. Le projet est devenu officiel lorsque j’ai commencé à faire les démarches d'interviews, à contacter chacun des créateurs, des danseurs pour intervenir dans le documentaire. Mais c'est vrai qu'au début, c’était quelque chose d'improvisé, fait sur le tas. »

'Le jardin', photo: repro Jiří Trnka, Zahrada/Éditions Trnka'Le jardin', photo: repro Jiří Trnka, Zahrada/Éditions Trnka

Le Jardin de Trnka réinventé

Le spectacle « Zahrada » est librement inspiré du livre éponyme de Jiří Trnka, le maître tchèque de l'animation. Connaissiez-vous le livre avant de faire le film ?

'Le jardin', photo: repro Jiří Trnka, Zahrada/Éditions Trnka'Le jardin', photo: repro Jiří Trnka, Zahrada/Éditions Trnka « Ce qui est drôle c'est que quand j’étais tout petit, on m'avait offert ce livre, ‘Zahrada’, que j'avais sûrement dû lire étant enfant mais dont je ne me rappelais plus. Je l'ai retrouvé récemment en triant ma bibliothèque. J'étais très heureux de pouvoir y contribuer dans sa version réinterprétée. Ce que j'ai beaucoup aimé sur ce spectacle, c'était de voir les coulisses. C'est toujours un peu compliqué de regarder le projet sans avoir conscience de chaque détail de l'œuvre. J’ai notamment apprécié le style très créatif de la plasticienne Tereza Bartůňková qui a créé les dessins pour ce spectacle. C'est une belle réinterprétation du Jardin. »

Justement, les membres de la compagnie ont apporté beaucoup de choses personnelles à ce spectacle. Ce n'est pas seulement l'adaptation du livre, il s'agit aussi des souvenirs d'enfance des créateurs…

'Le jardin', photo: repro Jiří Trnka, Zahrada/Éditions Trnka'Le jardin', photo: repro Jiří Trnka, Zahrada/Éditions Trnka « Ce qui était intéressant pour les créateurs, c'est de réinterpréter tout l'univers du Jardin, visuellement, mais aussi l'histoire. C'est ce qui est expliqué dans le documentaire par Pavel Knolle. Ce sont des adultes qui redeviennent enfants dans ce jardin. »

Pourriez-vous expliquer à ceux qui ne connaissent pas la Laterna magika, devenue un phénomène depuis son succès à l’Expo 1958, quelle est sa spécificité ? Quel est le concept de ce théâtre aujourd'hui ?

« La Lanterne magique est historiquement le premier théâtre multimédia au monde. C'est un théâtre qui mêle à la fois le cinéma, la danse, le mime, le théâtre noir, les projections, le vidéo mapping, pour produire une expérience immersive. C'est un théâtre qui permet aussi d'avoir un vrai répertoire éclectique, qui va emprunter plusieurs arts et en faire quelque chose de totalement nouveau. »

'Le Jardin', photo: Serghei Gherciu'Le Jardin', photo: Serghei Gherciu

Filmer la danse est assez particulier

Vous avez réalisé le documentaire par vos propres moyens, juste avec votre appareil photo et votre ordinateur. Comment cela s'est-il passé techniquement ? Comment vous êtes-vous débrouillé pour le montage ?

« Pour ce qui est du tournage, c'était agréable puisqu'il fallait suivre les répétitions de près, être au courant des emplois du temps. Je me sentais vraiment comme faisant partie de la troupe. Ensuite, c’est vrai qu'il y avait énormément de rush, c'est-à-dire beaucoup de prises, parfois des mêmes mouvements… Les prises les plus intéressantes sont arrivées à la fin du processus, où quelque chose de plus construit était déjà établi. Sinon, chaque jour était intéressant, les chorégraphes faisaient travailler différemment la troupe chaque jour. »

'Le Jardin', photo: Serghei Gherciu'Le Jardin', photo: Serghei Gherciu « J'ai aussi appris que filmer de la danse, c'est assez particulier dans la façon dont les mouvements prennent l'espace dans le cadre. Au début, c'est assez compliqué de pouvoir bien capter les subtilités si l’on ne connaît pas la chorégraphie. Autrement, le travail était surtout assez compliqué par rapport au montage, puisque que je n'avais pas de matériel nécessaire pour faire un montage assez fluide ou pouvoir monter directement ce que je venais de filmer. C'était la partie contraignante de la création du documentaire. »

Vous l'avez tourné de septembre à décembre 2018. Combien de temps avez-vous mis ensuite pour finaliser le travail ?

« C'est un projet qui a été fait sur une longue période. Une fois le tournage terminé, j'ai continué le montage petit à petit, sur un an, et j'ai fait quelques allers-retours à Prague pour continuer le projet et pour pouvoir en discuter avec l’équipe. »

Linguistiquement, ce n'était pas difficile pour vous, puisque vous ne parlez pas tchèque ? La communication avec la compagnie s'est-elle faite en anglais ou en français ?

Répétition de la pièce 'Le Jardin', photo: Markéta PetříčkováRépétition de la pièce 'Le Jardin', photo: Markéta Petříčková « Justement, c'était intéressant. Je ne parle pas tchèque du tout mais j'ai pu capter certaines choses de la langue. Autrement, la communication avec la compagnie se faisait principalement en anglais. C’est vrai que pour le montage, la langue a été une complication. Lucie Kocourková, qui est chargée des relations publiques à la Lanterne magique, m'a beaucoup aidé pour façonner le montage en fonction de la langue, comprendre ce qui est intéressant pour le public mais également pertinent de manière cinématographique. C'est grâce à elle que j’ai surmonté la barrière de la langue. Dans le film, la plupart de mes interlocuteurs parlent en tchèque, mais par exemple l'un des chorégraphes, Štěpán Pechar, a tenu à parler en anglais, ce qui donne au documentaire un aspect international. »

Votre documentaire est projeté dans le cadre d'un événement assez spécial, le festival Manchester Lift-Off Film Festival Online 2020. Pourriez-vous le présenter ?

« Il s'agit d'un festival en ligne qui propose une sélection mensuelle de courts-métrages, pour découvrir de jeunes talents sous la tutelle des studios Pinewood à Londres. ‘In the Garden’ a été sélectionné pour la session de février 2020. »

Qu'est-ce que le travail sur ce documentaire vous a apporté sur le plan personnel ? Qu'est-ce qu'il représente pour votre carrière, pour votre avenir ?

« Il représente énormément de rencontres avec de nombreux artistes qui, en dehors du projet ‘Zahrada’, ont partagé aussi avec moi d'autres projets, d'autres univers. C'était vraiment intéressant pour moi de rencontrer les scénographes, les projectionnistes qui sont souvent oubliés. Par mon film, je voulais mettre en valeur leur travail. »

Si l’on va à Prague, c’est pour créer

Est-ce que ce tournage vous a donné envie de faire du cinéma ?

« Bien sûr que j'ai envie de continuer. J’aimerais pouvoir collaborer avec d'autres structures. L'art tchèque en particulier m'intéresse beaucoup. Comme je disais souvent, le surréalisme tchèque est l'une de mes principales inspirations. C'est vrai que continuer le cinéma à Prague me plairait énormément. »

Votre père, l'écrivain et dramaturge Caya Makhélé, est bien connu du public tchèque, puisque ses pièces ont été montées ici, enregistrées par la Radio publique. Caya Makhélé est venu plusieurs fois en Tchéquie en tant qu'invité du Salon du livre de Prague et de plusieurs festivals. Est-ce qu'il vous a influencé dans votre rapport à la République tchèque et à la culture locale ?

« Absolument, c'est d’ailleurs avec lui que j'ai vu mon premier spectacle à la Lanterne magique, vers 2011. Je l'accompagnais souvent pour voir ses événements à Prague, lors de ses voyages. J'avais déjà ce sentiment de connaître la ville en arrivant pour mon stage. Pour mon père, Prague est synonyme de résidence artistique. Il dit souvent : ‘Si l’on va à Prague, c’est pour créer’. »

Tansi Makele, que faites-vous en ce moment ?

« J'écris mon mémoire de fin d'étude sur le cinéma de genre en France. Je suis en contact avec beaucoup de producteurs, de réalisateurs. J'espère également pouvoir mener d'autres projets à Prague, mais pas seulement, dès que le confinement sera terminé. Avec l’équipe de la Lanterne magique, nous espérons aussi pouvoir organiser une vraie projection du documentaire, lorsque les conditions le permettront, au Centre tchèque de Paris, éventuellement aussi à Prague. »

Comment vivez-vous ce confinement ?

« Pour l'instant très bien. Pour être honnête, ça me donne du temps pour écrire. C'est vrai que certaines journées passent très lentement, d'autres plus rapidement. J'essaie de ne pas trop rester sur mon téléphone pour ne pas être submergé par les informations. »

Sous-titré en anglais, le film « In the Garden » de Tansi Makele est accessible sur YouTube et sur la page Facebook de Laterna magika.
bit.ly/Laterna_In_the_Garden
www.facebook.com/laternamagikaND/

'Le Jardin', photo: Serghei Gherciu'Le Jardin', photo: Serghei Gherciu
09-05-2020