« Sizwe Banzi est mort », un spectacle événement sur l'identité et ses enjeux

Retour aujourd'hui sur le spectacle « Sizwe Banzi est mort », une mise en scène du légendaire Peter Brook, présentée du 8 au 10 octobre 2006 au théâtre Archa, à Prague. Rencontre tout de suite avec Habib Dembélé et Pitcho Womba Konga, qui interprètent à merveille les personnages des Africains vivant sous l'apartheid, imaginés dans les années 1970 par trois auteurs sud-africains, Athol Fugard, John Kani et Winston Ntshona. Rencontre donc avec deux comédiens aux parcours et activités très variés, autour de la pièce, autour de leur identité africaine, de la candidature d'Habib Dembélé à la présidence du Mali, autour de la force de l'art de changer le cours des choses....

Habib Dembélé, comédien, acteur de cinéma, dramaturge, romancier, poète... une véritable célébrité dans son pays qui est le Mali. Pitcho Womba Konga, musicien de rap et comédien congolais... Je les ai rencontrés au théâtre Archa, entre deux représentations de « Sizwe Banzi est mort », une pièce de la résistance sud-africaine. Une comédie qui a au coeur un sujet grave : l'histoire de Sizwe Banzi, un homme sans papiers, sans travail et sans valeur pour la société. Conseillé par un ami, il emprunte l'identité d'un autre : celle d'un homme mort dans la rue, titulaire d'un passeport régulier. Sur une scène dépouillée de décors et avec un minimum d'accessoires, les deux hommes font revivre une série de personnages pleins d'énergie et d'émotions, mais tous confrontés aux mêmes difficultés.

P.W.Konga : « Ce qui m'a particulièrement touché dans cette pièce, c'est en dehors de l'apartheid, de l'Afrique et du concept noir et blanc. C'est le côté de l'identité. De savoir qu'est-ce qu'on est. A partir de quel moment on décide d'être, quelle est la définition qu'on peut se donner. Qui décide cette définition ? Nous ? L'Etat ? A l'heure actuelle, la chance des gens riches est de pouvoir eux-mêmes choisir cette définition. Ils peuvent décider s'ils 'se foutent en l'air' physiquement ou mentalement. Les pauvres n'ont pas le choix. »

Changer peut-être pas d'identité, mais changer complètement de vie, de milieu, de racines même, pour repartir de zéro... Cela est-il venu à l'esprit d'Habib Dembélé ?

 « Cela n'est même pas envisageable avec moi ! Je m'aime comme je suis. Je me réclame de ce Mali et de cette Afrique qui sont pour moi toute ma raison d'être... Je ne peux pas faire autrement. Chez nous on dit : un aveugle ne refuse pas de laver ses yeux parce qu'il est non-voyant. Quelque soit la condition que je vis, j'assume. Je ne changerais jamais, pour rien au monde, cette identité. »

En 2002, Habib Dembélé a posé sa candidature à la présidence du Mali. Un geste fait, selon certains médias, « pour rire ». Habib Dembélé s'y oppose farouchement et explique.

« C'est faux, c'est une très mauvaise interprétation. Nous étions 24 sur la liste et il a fallu que chacun d'entre nous invente un slogan. Il faut savoir que je tiens aussi des émissions humoristiques dans ma langue. Un jour, un membre de mon équipe de campagne a rencontré des paysans et leur a dit : 'Guimba (comme on m'appelle au Mali) est candidat à la présidence, il faut le soutenir...'. Un homme lui rétorque : 'Si lui, il devient président, on va tous mourir de rire !' Et alors, nous en avons fait notre slogan : Entre celui qui vous fait rire et ceux qui vous font pleurer, vous avez le choix ! Sinon, c'était une campagne tout à fait normale, comparable à celle des politiciens professionnels qui se sont souvent compromis dans des affaires néfastes à l'encontre du peuple du Mali. J'ai voulu m'opposer à cela, tenir un autre discours. Je voulais dire aux gens qu'à chaque fois qu'ils achètent un bonbon, ils participent à la reconstruction du Mali. Je voulais leur dire aussi que personne n'est né pour devenir président, qu'il n'y a pas d'école pour ça, que tous les Maliens et tous les hommes sont égaux. »

Avant d'emballer le public pragois et de débarquer, en décembre prochain, au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris, « Sizwe Banzi est mort » a été présenté dans plusieurs pays : en Israël, dans les Territoires palestiniens, au Liban, en Suède, en Croatie... Avec un accueil à chaque fois un peu différent, peut-être ?

P.W. Konga : « Souvent, on nous pose la question de savoir si la pièce est d'actualité. Je pense qu'autant l'amour est un thème d'actualité, autant ce qui se raconte dans Sizwe Banzi est un thème d'actualité. D'ailleurs, les seules personnes qui peuvent vraiment nous le faire savoir, se sont les spectateurs et la manière dont ils réagissent. Je me rends compte qu'à chaque fois que le public applaudit, ce n'est pas pour moi ou pour Habib. C'est parce qu'on parvient à leur faire comprendre ce qu'ils n'ont pas vécu. Ils se posent les questions qu'ils ne seraient jamais posées. C'est quelque chose que l'on retrouve chez tous les publics. Il est vrai qu'en fonction de leur situation historique et actuelle, l'ambiance devient différente. Quand nous avons joué dans un festival en Israël, puis dans les territoires occupés, ce n'était pas pareil. Les Israéliens, ils ont pu se mettre dans la peau des Palestiniens oppressés. Les Palestiniens, eux, se sont immédiatement reconnus dans les personnages. »

H.Dembélé : « Il faut qu'on soit conscient d'une chose : ce qu'on est en train de pratiquer est comme une sorte d'arme passive, mais constructive entre nos mains. On ne peut pas jouer simplement pour le plaisir de jouer. Il faut avoir un certain nombre de convictions. J'aurais tellement voulu qu'un jour, grâce à cette pièce, les choses puissent changer, comme c'était le cas du film Indigènes, sur la lutte des 'Indigènes' aux côtés des alliés pour la libération de la France. Depuis les années 1940, nos grands-parents s'indignent : 'nous avons lutté pour la France au même titre que les Français, alors pourquoi ils ont les pensions trois fois plus élevées que nous !' Les écrivains, les syndicats les ont soutenus... Mais ce n'est qu'après la sortie de ce film, il y a un mois, que le président Jacques Chirac a revalorisé les pensions de ces anciens combattants. Ça, c'est la victoire de l'art !»