Redécouvrir Kafka grâce à une nouvelle traduction française

Les éditions Gallimard ont publié début octobre les deux premiers volumes des Œuvres complètes de Franz Kafka dans le cadre de sa prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade. Cette nouvelle édition promet une véritable redécouverte de l’écrivain pragois, dans des traductions totalement revues par le germaniste Jean-Pierre Lefebvre. C’est à Alexandre Vialatte qu’on devait la toute première traduction de Kafka en France. Une version française dont l’existence posait de multiples problèmes, tant au niveau linguistique qu’au niveau juridique. Au micro de Radio Prague, Jean-Pierre Lefebvre est revenu sur la genèse de cette nouvelle traduction.

Photo: Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 282), GallimardPhoto: Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 282), Gallimard « C’est une histoire ancienne qui commence dans la première version dans la collection de la Pléiade des œuvres complètes de Kafka. Cette parution avait été fortement compromise par des avatars judiciaires. L’ayant-droit du premier traducteur avait fait valoir les droits de son père, Alexandre Vialatte et donc exigeait de Gallimard que la traduction utilisée soit rigoureusement celle que son père avait faite dans les années 1930 et 1940. Cet ayant-droit a eu gain de cause. Le travail a été fortement compromis de sorte que l’édition des œuvres de Kafka avait été elle aussi très critiquée par les lecteurs. Le besoin d’en refaire une existait dès la naissance. Il était prévu qu’un jour, il faudrait refaire cette édition qui avait été à ce point perturbée dans sa genèse. Tout cela s’est passé dans les années 1975-1980. Là, j’ai travaillé sur cette nouvelle traduction entre 2015 et 2018. »

Quels étaient les problèmes linguistiques de cette ancienne traduction ?

 « Ils étaient de deux sortes. La première, c’était la personne du traducteur, Alexandre Vialatte, qui n’était pas vraiment germanophone mais qui était assisté de son épouse qui l’était. Il y a eu des phases du travail où elle n’était pas là et elle ne pouvait vérifier ce qu’il avait fait. Ce qui fait qu’il y avait eu toute une série de passages à revoir et à corriger, sur lesquels a d’ailleurs porté le conflit par la suite. Deuxièmement, et c’est peut-être plus important : le texte de départ n’était pas le même. Vialatte avait utilisé les éditions faites par Max Brod immédiatement après la mort de Kafka, parues entre 1925 et 1928, et dans lesquelles Max Brod avait un peu réécrit le texte, organisé les chapitres selon son sentiment etc. Les éditeurs actuels, sur la base de travaux plus modernes, qui tiennent compte des exigences actuelles en matière d’édition, ont produit un texte un peu nouveau qu’il fallait traduire de toute façon. Cela rendait nécessaire aussi le fait de retraduire les œuvres de Kafka, notamment les œuvres narratives. Ce qu’on peut ajouter aussi – c’est mon sentiment – c’est que les premiers traducteurs de l’époque travaillaient selon les critères de ce qu’on considérait une bonne traduction, c’est-à-dire mettre en bon français ce qui était écrit en langue étrangère. Et ça ne correspond pas tout à fait à ce que requiert la langue de Kafka. »

Pourquoi ?

Franz KafkaFranz Kafka « La langue de Kafka est celle de quelqu’un qui a le désir très fort d’être clair, précis et surtout correct. C’est cela qui a frappé d’emblée tous ses lecteurs, cette perfection du discours, mais compensée par un ductus un peu oral. C’est un curieux mélange de pulsion d’écriture correcte et du souffle de quelqu’un qui écrit assez vite, comme il respire et qui, du coup, insuffle à son texte si correct qu’il soit par rapport aux normes établies, une poésie supplémentaire qui a beaucoup fasciné les contemporains et les lecteurs germanophones. A commencer par son ami et futur éditeur, Max Brod. »

Cela revient à dire que la nouvelle traduction entend redonner une modernité qui était existante dans le texte allemand, mais effacée par les traductions…

 « C’est souvent le cas. En général on traduit un poète actuel dans une langue qui a une cinquantaine d’années, qui n’a pas encore connu les effets précisément sur elle de cette modernité immédiate. Il faut attendre Apollinaire pour pouvoir traduire Heine ! Quand on a traduit Heine de son vivant ou juste après sa mort, c’était avec la poétique de Musset ou de Lamartine. Donc on était décalé par rapport à la modernité de cet auteur. On vérifie cela assez souvent et c’est, à certains égards, inévitable. D’une certaine manière, la langue de Kafka a produit dans la littérature moderne une façon d’écrire qui, presqu’un siècle après sa mort, a rendu disponible pour les traducteurs une langue qui, peut-être, est un peu plus en phase avec ce qu’elle avait d’original. Ce sont des paradoxes ! En particulier, parce qu’il savait cela pouvait lui arriver, Kafka se méfiait des interférences du tchèque qui, parfois, modifiait l’emploi de certains mots, de certaines tournures. Donc, quand il a publié des textes de son vivant, il a travaillé avec Max Brod pour faire en sorte de ne pas tomber dans ce genre de pièges. »

Photo: Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 282), GallimardPhoto: Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 282), Gallimard On pense en effet toujours à Kafka en tant qu’auteur de langue allemande, mais on sait qu’il parlait le tchèque. Dans un entretien au Monde, vous dites que Kafka avait confié à Max Brod qu’il avait du mal avec la langue allemande, comme s’il s’agissait d’une langue étrangère. Que voulait-il dire par là et quelle incidence cela a-t-il eu sur son écriture ?

 « C’était évidemment excessif puisqu’il a fait toutes ses études en allemand, qu’à la maison il parlait allemand, même si ses parents parlaient un allemand de Bohême influencé par le tchèque et le yiddish. Je pense que dans la communauté juive de Prague, il y a eu ce souci, puisque tous les livres étaient publiés chez des éditeurs allemands, de bannir de l’écriture ce qui pouvait paraître comme des régionalismes, tout en exploitant parfois sans le dire des richesses poétiques liées à l’interférence des deux langues, à ce que certains mots signifiaient en tchèque. Par exemple le nom de Gregor Samsa dans la Métamorphose connote pour lui très vraisemblablement le tchèque ‘samota’ qui veut dire ‘solitude’. Donc voilà un homme qui s’appelle Grégoire Solitude… Je pousse un peu les choses mais c’est un exemple d’interférence productive. Certaines autres, notamment au niveau de la syntaxe, étaient plus problématiques. Non seulement il y a le tchèque, mais il y a l’allemand qu’on parle dans le sud de l’aire linguistique germanophone, en Autriche, en Bavière et à Prague. Il y a donc des tournures, des mots mêmes qui sont tout à fait clairs en Autriche, qui sont admis et corrects, et qui, en allemand perturbent le lecteur. Les écrivains allemands de Prague étant édités à Berlin et Leipzig, il valait mieux, selon les éditeurs, éviter ce genre d’austriacisme. J’ai eu l’impression chez Kafka, ce qui a été étudié d’ailleurs par les critiques, qu’il y avait la prudence d’un bon élève qui a envie de bien faire et qu’elle faisait système avec, au contraire, une grande liberté dans le choix des sujets et aussi avec une culture poétique allemande extrêmement riche qui pouvait aussi le soulager un peu de la contrainte grammaticale. »

Pour revenir à votre nouvelle traduction et votre travail de grande ampleur, quels changements importants avez-vous effectué ? Avez-vous quelques exemples parlants ?

Photo: Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 282), GallimardPhoto: Collection Bibliothèque de la Pléiade (n° 282), Gallimard « J’ai modifié quelques titres connus, mais en essayant de ne pas le faire trop souvent car cela peut troubler les lecteurs et que ce n’est pas toujours nécessaire. Pour vous donner un exemple, j’ai traduit ‘Das Urteil’ par ‘La Sentence’ et non pas par ‘Le Verdict’, comme cela a été traduit au départ. ‘Sentence’, en français, déploie immédiatement l’idée de sentence de mort, ce qui n’est pas du tout le cas du mot verdict. Alors qu’en allemand ‘Urteil’ connote immédiatement ‘Todesurteil’, soit la sentence de mort. Ce sont de petites rectifications. De la même façon, dans la Métamorphose, j’ai proscrit tous les coléoptères, tous les cafards, toutes les blattes, tous les insectes qu’on avait utilisés pour désigner la bestiole en laquelle Gregor Samsa est métamorphosé un beau matin. Je m’étais convaincu en examinant bien la description qu’en donne Kafka qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un coléoptère mais d’un cloporte, soit une autre bestiole. Kafka ne dit d’ailleurs rien d’autre que ‘bestiole’, ‘Ungeziefer’ en allemand. Cela désigne une bestiole quelconque, plutôt répugnante, dont on ne fait pas un animal domestique. »