Lucie Málková, metteur en scène : « L’important, c’est le texte »

16-04-2011

Rencontre aujourd’hui avec la jeune metteur en scène Lucie Málková qui possède à son actif un bon nombre de mises en scène de pièces de théâtre francophones à Prague, notamment dans la salle expérimentale du Rock Café. Récemment, dans le cadre des Journées de la Francophonie, elle a préparé la mise en scène d’une pièce intitulée, Albertine, en cinq temps, de l’auteur québécois, Michel Tremblay, et jouée au Théâtre Na Vinohradech. Lucie Málková nous rappelle l’histoire d’Albertine.

Lucie MálkováLucie Málková « Albertine, c’est en fait une pièce de théâtre avec un personnage mais qui est divisé en cinq. Ce qu’on voit, c’est l’histoire de la vie d’une femme, racontée par Albertine à différents âges : à 30 ans, 40 ans, 50 ans etc. Et on voit comment au cours de la vie d’une personne, son attitude change, ses relations avec sa famille, aussi etc. »

C’est ce qui vous a séduite dans ce texte ? C’est une forme de défi de faire jouer sur scène un même personnage par cinq comédiennes différentes…

 « C’est vrai. Et puis il faut dire qu’il y a très peu de pièces de théâtre pour les femmes alors qu’il y en a beaucoup pour les hommes. Et là, c’est une pièce qui met en scène six femmes (la sixième étant le personnage de la sœur d’Albertine, ndlr) : c’est bien pour le théâtre car les femmes comédiennes manquent parfois de rôles. »

Vous dites que c’est un théâtre masculin qui semble prévaloir. Pourtant c’est un homme qui a écrit cette pièce avec des femmes…

Albertine, photo: Théâtre Na VinohradechAlbertine, photo: Théâtre Na Vinohradech « Oui, c’est vrai. Il a aussi écrit plusieurs autres pièces comme Les petites sœurs. Il est en fait assez spécialisé dans les pièces de théâtre pour les femmes. »

Etait-ce difficile de trouver des comédiennes pour incarner ces six personnages, c’est-à-dire Madeleine, la sœur, et les cinq Albertine à différents stades de sa vie ? Comment avez-vous fait votre choix ?

 « J’ai travaillé avec l’équipe artistique du Théâtre Na Vinohradech. Il y a une troupe d’environ 20 comédiens dont dix femmes. A ce moment-là, il y avait des répétitions pour la grande salle du théâtre de Jules César, de Shakespeare. Il y a juste un rôle de femme, sinon ce ne sont que des hommes. Donc les comédiennes de la troupe étaient toutes libres. J’ai même pu choisir parmi ces dix femmes, avec qui je voulais travailler. C’était très agréable. Et elles sont très professionnelles. »

Et puis, vous avez de grands noms de comédiennes dans la distribution…

Jana Hlaváčovádans un rôle d'Albertine, photo: Théâtre Na VinohradechJana Hlaváčovádans un rôle d'Albertine, photo: Théâtre Na Vinohradech « Oui, ce sont de grandes actrices, comme Jana Hlaváčová qui joue Albertine à 70 ans. Elle est très connue du public tchèque. »

Il s’agit d’une pièce qui est présentée sous forme de lecture scénique. C’est un peu particulier car les comédiennes sont sur scène, elles lisent leur texte tout en le jouant. Pourquoi avoir choisi cette forme spéciale ?

 « C’était une tradition dans ce théâtre. Chaque année, il y a une lecture scénique. Personnellement, j’aime bien ce type de théâtre. On ne se rend pas compte, mais c’est difficile de travailler ainsi parce qu’on lit, mais il y a quand même la scénographie, les costumes… Les actrices ont toujours envie de jouer et de se débarrasser du texte, or justement il faut qu’elles le gardent… »

Albertine, photo: Théâtre Na VinohradechAlbertine, photo: Théâtre Na Vinohradech Le texte devient donc un objet scénique à part entière…

 « Oui, et c’est ce qui est le plus important, le texte. »

Vous n’avez pas peur que cela déroute le spectateur habitué à un théâtre plus classique ?

 « Je pense que c’est une belle forme et j’ai été très surprise de voir que les gens l’acceptent, qu’ils soient attentifs, qu’ils aiment cette forme. Par contre, c’est quelque chose de spécial, qu’ils ne connaissent pas, mais c’est justement pour cela qu’ils sont intéressés. »

Albertine n’est de loin pas votre seule mise en scène. Vous avez mis en scène de nombreuses pièces, notamment francophones. Vous les avez montées au Rock Café, au centre de Prague, qui abrite une petite salle de théâtre expérimental. Par exemple, la pièce de Mohamed Kacimi, Terre sainte, dont on avait parlé avec l’auteur sur Radio Prague. Comment est née cette collaboration avec le Rock Café ?

 « Moi et mon collègue Jan Tošovský, on était encore à l’Ecole de théâtre. Le metteur en scène Jaromír Janeček est venu avec l’idée de faire une scène théâtrale au Rock Café, exclusivement dédiée aux textes francophones. Comme Jan Tošovský et moi, nous parlons français, ils nous a propose de travailler avec lui. Le premier texte qu’on a choisi, c’était Terre sainte. On a commencé à répéter. La première a eu lieu il y a deux ans, et la pièce se joue toujours. On a eu une autre première, celle de Léviathan Coccyx de Jean-Daniel Magnin. »

Un auteur qui a également accordé à l’époque un entretien à Radio Prague… C’est intéressant de savoir que vous travaillez sur ce projet, car à l’origine, vous réalisez des mises en scène totalement différentes, des mises en scène de comédies musicales ! Ce qui est d’ailleurs assez étonnant quand on vous connaît à travers votre travail au Rock Café. Qu’est-ce qui vous intéresse dans la comédie musicale qui semble être un genre qui est revenu sur le devant de la scène ces dernières années ?

Léviathan CoccyxLéviathan Coccyx « J’aime bien le mélange des genres : la danse, la musique, le théâtre. Ce genre est très bien, mais quand on voit ce qui se fait en République tchèque, même en Europe, c’est juste complètement commercial et sans intérêt. J’ai bien étudié l’histoire de la comédie musicale et il y a de très belles choses. La comédie musicale peut être par exemple un art engagé, critique de la société, comme Hair dans les années 1970, ou Chicago. Et puis j’adore le théâtre de Brecht et ses œuvres avec Kurt Weill ! C’est un genre qui ici ne marche pas, donc j’ai décidé d’étudier tout cela. A l’école, avec Jan Tošovský et Miloš Orson Štědroň, nous avons monté une comédie musicale basée sur Au bonheur des dames, d’Emile Zola. On a voulu exprimer notre point de vue sur la comédie musicale, sur la société. Le roman de Zola montre comment le capitalisme est né, l’évolution d’un petit commerce vers les grands magasins. C’est comme cela que tout a commencé, ensuite j’ai fait des comédies musicales tous les ans. J’essaye de choisir ce type de comédies musicales, comme Urine Town, une pièce Off Broadway, très critique envers la politique, la corruption. C’est une parodie en fait. »

C’est vrai qu’à l’heure actuelle on a plutôt en tête les comédies musicales du type Jesus-Christ Superstar et autres grosses productions commerciales. Mais c’est vrai que la comédie musicale, c’est aussi Broadway ! Il y a une belle tradition. Alors avez-vous un projet de comédie musicale cette année ?

 « Justement, je viens de finir à Liberec des représentations d’une comédie musicale appelée ‘Balada pro banditu’ (Balade pour un bandit). Il s’agit d’un individu qui se révolte contre la pauvreté, le système et qui vit sa propre vie. Il finit par être tué. »

Rappelons que les prochaines représentations d’Albertine en cinq temps (en tchèque), de Michel Tremblay, c’est le 20 avril et le 10 mai, à partir de 19h au Théâtre Na Vinohradech à Prague.

16-04-2011