Les poètes à l’assaut de l’Europe

24-05-2009

A l’occasion de la 15ème édition du salon « le monde du livre » de Prague, placée cette année sous l’égide de la présidence tchèque de l’Union européenne, s’est tenue au théâtre Viola, sur l’avenue nationale de Prague, une soirée de la poésie européenne contemporaine, avec la première présentation pragoise d’un projet inédit, la constitution européenne en vers.

Présentée par les écrivains tchèques Petr Borkovec et Alexandra Büchler, la soirée a accueilli une dizaine de poètes européens. Parmi eux, Nicolas Ancion, poète belge francophone :

 « Je suis venu à Prague pour le salon du livre parce que la Tchéquie est pour l’instant présidente de l’Union européenne et a donc invité des auteurs de chacun des 27 pays. J’ai la chance d’être ici en tant que belge et nous sommes deux Belges parce qu’il y a les Flamands et les Wallons. Je suis venue lire de la poésie, discuter de mes romans et de ceux que j’écris pour les enfants. »

Est-ce que vous rencontrez souvent tous ces auteurs européens et que vous apportent ces rencontres ?

 « J’ai l’impression que l’Europe est de plus en plus petite parce que je rencontre certains auteurs pour la troisième ou quatrième fois dans différentes circonstances et chaque fois dans des pays différents et c’est un plaisir parce qu’on finit par se connaître alors que l’on ne parle pas la même langue, que nos textes ne sont pas traduits. C’est terrible, il y a des auteurs que j’ai déjà rencontré trois ou quatre fois et que je n’ai jamais pu lire, ou juste parfois un petit extrait en anglais. Il y a vraiment un problème de traduction aujourd’hui en Europe. J’ai la chance d’écrire en français, c’est une langue que beaucoup de gens lisent. J’ai la chance de lire l’espagnol et l’anglais mais il y a tellement de petites langues dont les auteurs ne sont pas traduits que c’est un peu triste mais en même temps c’est toujours un plaisir de rencontrer les gens et d’écouter, même dans la langue originale, ce qu’ils écrivent et ce qu’ils racontent. »

Que vous inspire le thème de ce soir : la constitution européenne en vers ?

 « J’ai beaucoup de mal à savoir ce que ça va donner. Déjà la constitution européenne en soi est une drôle de chose et on pourrait en discuter longtemps parce que c’est quand même ce qui a semé la bisbrouille au sein de l’Europe. Donc est-ce qu’un projet qui amène le chaos doit être maintenu ? Et tenter de le transformer en vers alors que la poésie depuis longtemps a abandonné le vers dans toutes les langues ; ce soir, de tous les poètes qui ont lu, pas un seul n’écrit en vers. Donc ça me paraît être un projet très hybride et pour cela il me plait, parce qu’il me semble qu’il n’a aucun sens, et il m’amuse. »

Pourtant, et même si Nicolas Ancion ne prend pas trop au sérieux ce projet, la constitution européenne en vers est déjà une réalité. Certains des poètes présents au théâtre Viola y ont même participés. Le bruxellois Geert Van Istendael en est un de ces initiateurs et explique quelle est la nature de ce texte :

 « Bruxelles est une ville bilingue officiellement donc les noms de rue sont dans les deux langues. Mais en fait, dans ces rues, on parle plusieurs langues et ce ne sont pas uniquement des langues européennes. Il y a le berbère qui est très important, l’arabe, le turc, etc. Chaque jour, des langues s’ajoutent et dans cette ville polyglotte, les poètes travaillent. Et nous avons donc un collectif de poètes bruxellois, c’est-à-dire une demi-douzaine de poètes de diverses origines et langues. Il y a un néerlandophone, une francophone, un rappeur marocain, un technocrate espagnol. Et on se disait qu’il n’y a pas tellement de poètes qui ont le droit de dire qu’ils sont poètes dans la capitale de l’Europe. Mais nous oui. Ca nous donne donc certaines obligations. Et comme les poètes travaillent avec des mots, on s’est demandé quel est donc le phénomène verbal, la montagne de mots, le plus important qui vient de l’Europe, c’est cette fameuse constitution européenne qui n’a pas eu tellement de succès comme vous le savez. Et on s’est dit qu’on allait écrire, non pas une anti-constitution, parce qu’une constitution, c’est bien, c’est le fondement de la démocratie, mais une constitution de poètes, en vers.

Rapidement, on a constaté que l’on n’était pas assez nombreux pour écrire tous les articles. On voulait absolument présenter au grand public la constitution européenne au grand public avant les élections européennes et on l’a fait. On a invité grâce à la maison de la littérature Passaporta à Bruxelles des poètes de tous les Etats membre de l’Union européenne, et ils sont venus, une cinquantaine de poètes. Ils ont contribué chacun dans sa langue – pas toujours des langues officielles en Europe – et la constitution est prête, avec un préambule et tout ce qu’il faut. Et même le chant national des européens qui a enfin un texte dans toutes les langues. »

Pouvez-vous nous donner une petite idée de ce qui est raconté dans cette constitution européenne en vers ?

 « Et bien il y a beaucoup de droits des européens, des droits qu’on attend dans une constitution : la liberté, la tolérance religieuse, etc. Mais aussi le droit à l’inscrutabilité, le droit à la solitude, le droit au silence, le droit au pommier – ce qui est un peu particulier parce que les hauts pommiers ont été déracinés par des subsides européennes et maintenant on veut les replanter…Comme poète, on a le moyen d’ouvrir des terrains qui sont restés fermés dans la constitution européenne. La législation en vers, c’est vieux comme le monde. La première législation il y a 2000 ou 3000 ans était en vers pour la faire mémoriser par des gens illettrés. Donc on reprend une très vieille tradition. La constitution de la Colombie a été rédigée par Gabriel Garcia Marquez, par un pris Nobel de la littérature. Ce que l’on fait n’est donc pas tellement exceptionnel. Seulement, comme cette constitution européenne est très discutée – la France a dit non, la Hollande a dit non, l’Irlande a dit non – et les eurocrates n’ont pas aimé du tout parce qu’ils n’aiment pas qu’on les contredise, nous nous sommes dit qu’on allait contredire et rendre la constitution aux citoyens. Je sais que la poésie a une réputation d’être hermétique, difficile, peu compréhensible. Pourtant, comparez les deux textes et vous verrez que le texte poétique est encore beaucoup plus clair que le texte légal. »

Le collectif de poètes a aussi donné des paroles à l’hymne européen, l’Ode à la joie de Beethoven, qui correspondent au mot « pain » décliné dans plus de 70 langues présentes sur le territoire européen.

24-05-2009