Le Caméléon de Jean-Paul Salomé : histoire d’un imposteur

12-12-2010

Retour aujourd’hui au Festival du film français qui s’est tenu, fin novembre, à Prague et dans sept autres villes tchèques. Il a présenté, dans la section Choix de la critique, Le Caméléon, le dernier film de Jean-Paul Salomé, avec le Canadien Marc-André Grondin dans le rôle principal. Le réalisateur de Belphégor, d’Arsène Lupin ou des Femmes de l’Ombre a tourné, cette fois-ci, un film à petit budget, un drame psychologique dont l’action se passe en Louisiane, aux Etats-Unis : un jeune homme qui dit s’appeler Nick Randall, est découvert par la police espagnole. Il dit avoir été enlevé, quatre ans plus tôt, par les membres d’une secte. Une jeune Américaine vient le chercher, le reconnaît comme étant son frère et le ramène aux Etats-Unis. Le film est basé sur l’histoire vraie du Français Frédéric Bourdin, condamné à plusieurs reprises pour usurpation d’identité. Jean-Paul Salomé s’en est inspiré à la suite de la lecture d’un article de journal.

Jean-Paul Salomé, photo: GaumontJean-Paul Salomé, photo: Gaumont « Il y avait eu un article dans le journal français Libération il y a quelques années sur ce jeune homme, qui évoquait également un livre écrit par un journaliste. J’ai lu ce livre qui est un récit journalistique et pas un roman. A partir de là j’ai découvert le cas de ce garçon, Frédéric Bourdin qui, il y a une dizaine d’années, s’était fait une spécialité de prendre l’identité d’enfants disparus. Il l’a fait à travers la France et l’Europe. A un moment donné, il a failli se faire coincer par Interpol, c’est pourquoi il a choisi de partir aux Etats-Unis. Il est allé sur un site d’enfants disparus, il a trouvé un gamin qui lui ressemblait un peu et il a tenté le coup. Là, commence le film : c’est l’histoire de ce voyage aux Etats-Unis. Contrairement aux autres expériences, ce coup-ci, il va être accepté par la famille et la famille va le reconnaître comme étant son fils. »

Ce qui n’était pas le cas dans les autres familles ?

'Le Caméléon', photo: Gaumont'Le Caméléon', photo: Gaumont « Non, dans les autres familles ça durait très peu de temps. Ou le processus ne marchait pas totalement. Là, il a tenté le tout pour le tout et curieusement la famille l’a reconnu comme étant son propre enfant. En gros, il avait disparu à l’âge de 12 ans, il a reparu à l’âge de 16 ans. Il avait changé physiquement mais ils se disaient que ça devait être lui. A l’époque, il avait déjà plus de 20 ans et jouait un adolescent de 16 ans. C’est donc un personnage trouble qui a vécu quatre mois dans cette famille américaine. En fait, c’est un acteur né, dans ce rôle de composition. J’ai trouvé cette histoire très émouvante, fascinante, ce personnage noir m’a fasciné. »

Psychologiquement, peut-on dire pourquoi cette famille l’a accepté ? C’est une famille assez particulière...

« Oui, tous les personnages du film sont particuliers. Cela se passe dans une frange de la société, des laissés-pour-compte aux Etats-Unis, ce qu’on appelle les ‘white trash’, le Quart-Monde blanc : ce n’est ni les blacks, ni les porto-ricains, ni les minorités qu’on a l’habitude de voir dans les films américains. C’est vraiment des blancs, ‘type caucasien’ comme ils disent là-bas, qui vivent dans des espèces de mobile-homes, dans des zones urbaines. Le film a été tourné à Bâton-Rouge en Louisiane où il y a justement tout autour de la ville ces ‘trailer parks’. Cette misère humaine déteint sur les rapports sociaux, affectifs. Et il est tombé dans ce panier de crabes, dans cette famille disloquée, cette espèce de horde sauvage. Je ne peux pas en dire trop parce qu’après il y a beaucoup de révélations. C’est un peu le bal des paumés. Avec l’arrivée de ce jeune homme, c’est peut-être une seconde chance pour les autres personnages, ils décident de prendre cette chance et de grâce à lui, reconstruire quelque chose. »

Frédéric Bourdin, vous l’avez connu personnellement ? Avez-vous cherché à comprendre pourquoi il agissait de cette manière ? Quelle était, selon vous, sa motivation ?

'Le Caméléon', photo: Gaumont'Le Caméléon', photo: Gaumont « Nous avons écrit le scénario avec Natalie Carter. Il est vrai que nous n’avons pas voulu le rencontrer tout de suite. C’est un personnage assez complexe qui n’est pas facile d’accès et qui est assez imprévisible. Cette histoire est vieille de dix ans et sa vie aujourd’hui est différente. A l’époque et même au moment où on écrivait, je pense qu’il était en train d’abandonner ce personnage qu’il a joué pendant des années. On ne voulait pas le rencontrer au moment d’écrire le script pour ne pas être influencés dans les deux sens : être fascinés ou révulsés. En fait, je n’avais jamais tourné un film sur un personnage existant. Une fois le scénario écrit, j’ai eu quand même envie de le rencontrer. Nous nous sommes vus, cela n’était pas facile… Ce premier rendez-vous a même été très particulier et déstabilisant. Je lui expliquais que le film n’était pas une biographie officielle de Frédéric Bourdin, mais ma vision de son histoire. En tout cas, il a été sur la réserve pendant une heure, il n’a rien dit… Ce qui était assez dérangeant. »

Il était un peu comme dans le film…

« Tout à fait. Ensuite, il a lu le script et là, il a changé de position. Il a trouvé le scénario très juste dans ce qu’il avait vécu. Même si, pour les besoins du cinéma et d’histoire, j’ai dû faire évoluer et modifier certaines choses, il s’y retrouvait. Après il s’est braqué, le film a été très compliqué à faire, car nous avons eu du mal à trouver de l’argent. Il a même failli ne pas se faire. Ce qui m’a fait plaisir au final, c’est qu’il a vu le film et qu’il a été agréablement surpris. Un film sur un personnage vivant, c’est très angoissant. La chose principale était qu’il ne se sente pas trahi ou manipulé par mon travail. »

Est-ce qu’aujourd’hui Frédéric Bourdin a une famille ?

'Le Caméléon', photo: Gaumont'Le Caméléon', photo: Gaumont « Oui, il a une femme et deux enfants. Je crois qu’il a tourné cette page-là. Alors pourquoi il a fait tout cela… Le film n’est pas une psychanalyse de Frédéric Bourdin. C’est un personnage trop complexe et c’est à chaque spectateur de trouver des pistes. Bien sûr qu’il y a des explications, bien sûr qu’il a dû souffrir sans son enfance. Toute cette course à d’autres identités, à des usurpations à s’introduire dans des familles, ce n’était jamais pour voler de l’argent. Il l’a fait juste pour recréer une cellule familiale, pour avoir une mère, une sœur… Il y a avait forcément un manque dans son enfance qui l’a fait courir après une adolescence qu’il n’avait pas eue. »

A-t-il connu ses parents ?

« Son père et sa mère l’ont abandonné assez tôt. Il a été élevé par ses grands-parents. Il y a un rapport d’amour et de haine, entre lui et sa mère, quelque chose qui est assez dur. C’est une des clés du personnage. »

Comme vous l’avez dit, le tournage a été difficile, le film s’est fait en 28 jours. Vous dites avoir tourné Le Caméléon à l’instar des films américains indépendants. Comment cela se passe-t-il exactement ?

'Le Caméléon', photo: Gaumont'Le Caméléon', photo: Gaumont « D’abord, on tourne vite ! (rires) C’est vrai que j’ai fait, par le passé, plutôt de grosses productions. En lisant cette histoire, j’ai compris qu’elle allait m’offrir deux opportunités intéressantes. D’une part, le fait d’aller travailler à l’étranger, avec des acteurs étranger. C’est quelque chose qui me trottait dans la tête depuis la comédie Restons groupés que j’ai faite aux Etats-Unis : de retourner en Amérique et de faire un film ‘américain’, mais pas un film d’action ou une commande. Déjà la possibilité de me confronter à des comédiens anglo-saxons était pour moi un challenge. Puis, je savais que par la dureté du sujet, le film rentrait dans ce qu’on appelle la catégorie du film indépendant américain. C’est un cinéma qui se fait avec des moyens réduits et qui nécessite de tourner vite. Mais tout cela est possible là-bas. Voilà ce qui était formidable dans cette aventure. Le tournage n’a pas été difficile, c’est la mise en route qui a été compliquée. Mais quand nous avons commencé à tourner, cela c’est passé extrêmement bien, dans une espèce d’énergie et de concentration très intéressantes. Le film a donc été tourné en cinq semaines. De l’extérieur, on ne comprend pas trop comment ils peuvent faire, mais une fois qu’on est dedans on voit qu’il y a une efficacité, une organisation, une présence, une concentration des techniciens et des comédiens ! Leur investissement est énorme : ces gens ont répété avant, ont réfléchi. Quand ils arrivent sur le plateau, cela permet au réalisateur de faire une vraie mise en scène cinématographique, sans avoir à réexpliquer les personnages ou les éléments du scénario que les acteurs n’avaient pas compris. Tout cela est déjà réglé. La question est maintenant comment faire du cinéma avec cela : comment on joue, comment on bouge, comment on parle, comment on filme. C’est très agréable, parce que la théorie est passée et on peut se concentrer sur la pratique. »

Est-ce qu’il a été facile pour vous de convaincre les deux actrices connues qui jouent dans votre film, Famke Janssen et Ellen Barkin ?

 « C’est aussi une autre approche. Je trouve qu’il y a une curiosité, une facilité d’approche des comédiens américains que l’on n’a pas forcément chez nous, en France. J’ai pu joindre et rencontrer ces gens-là assez facilement, ils ont voulu voir mon travail, ils l’ont vu très vite… Il y a une espèce de réactivité qui n’est pas aussi forte en France, j’ai l’impression. »

Voyagez-vous beaucoup avec Le Caméléon ?

« Non, pas énormément. Curieusement, on se dit que si on fait un film en anglais, il peut être vu partout, mais finalement, ce n’est pas si facile que ça… Finalement, faire des films vraiment français, c’est plus simple à tout point de vue. »

Comment le film a été accueilli aux Etats-Unis ?

« Il n’a pas été accueilli du tout. Il ne sera pas distribué en Amérique. Il y a un rapport au cinéma américain fait par les Européens qui est très dur. Il y a une perception différente… ou alors l’industrie américaine n’a pas envie que des petits Français viennent faire des films là-bas. Du coup, on vous autorise à les faire, ce qui est déjà bien, mais après, il n’y a pas de suite. D’ailleurs, je ne suis pas le seul, Bertrand Tavernier a vécu exactement la même chose : il a fait un film avec une vedette américaine, Tommy Lee Jones, mais le film n’est jamais sorti aux Etats-Unis, alors qu’il a été un succès en France, il est passé à l’étranger. Aux USA, il est seulement sorti en DVD. Mon film connaît à peu près le même sort. Je ne fais pas une paranoïa délirante, mais c’est quelque chose que je m’explique mal. »

12-12-2010