L'aventure des peintres tchèques en France

Anna Pravdova, historienne de l'art, vient de profiter d'un séjour de recherche proposé aux jeunes spécialistes du monde entier par la Bibliothèque nationale de France. Elle s'intéresse notamment aux peintres et sculpteurs tchèques ayant vécu et travaillé, dans les années 1920, à Paris : aux maîtres renommés, à savoir Frantisek Kupka, Josef Sima, Otakar Coubine ou Jan Zrzavy, mais aussi et surtout à ceux qui ne sont aujourd'hui connus que du public initié, comme Georges Kars, Frantisek Zdenek Eberl, Zdenek Pribyl ou Vera Jicinska. Retour donc dans les années vingt, avec Anna Pravdova.

"Les années vingt, c'était l'âge d'or des relations franco-tchèques, l'époque où les peintres tchèques étaient très nombreux à se diriger vers la France, attirés par la réputation de Paris en tant que ville internationale et accueillante. Il y a eu beaucoup de séjours d'échange entre les écoles des beaux-arts de Prague et de Paris. Frantisek Kupka était chargé de s'occuper des boursiers tchèques à Paris. Je crois que le fait d'avoir une personne détachée sur place, c'était assez exceptionnel dans l'histoire de l'Ecole des Beaux-Arts de Prague. Certains peintres sont venus pour quelques années seulement, mais il sont restés toute leur vie, comme Josef Sima. D'autres ont pris la nationalité française, comme Otakar Kubin, par exemple."

Maintenant, vous êtes invités à faire un tour au centre de Paris, sur les traces des Tchèques célèbres...

Frantisek KupkaFrantisek Kupka "A Paris, ils ont été attirés, bien sûr, par Montmartre, et aussi par Montparnasse. George Kars était voisin de Suzanne Valadon à Montmartre. A Montparnasse, ils habitaient dans une colonie de petites maisons : Jan Zrzavy et aussi le compositeur Bohuslav Martinu. A part Paris, les Tchèques, notamment Jan Zrzavy, étaient attirés par la Bretagne. Ils y retrouvaient, paraît-il, une certaine mélancolie du paysage tchèque. Ils aimaient aussi, bien sûr, le sud de la France, sa lumière, ses couleurs. Les séjours dans le sud ont considérablement changé leur palette."

Arrivaient-ils à bien gagner leur vie, en France ?

"Je crois qu'ils étaient, pour la plupart, plutôt pauvres. Certains sont partis avec une bourse qui leur a permis de vivre plus ou moins correctement. Mais beaucoup ont dû se débrouiller tous seuls. Zdenek Pribyl, par exemple, a travaillé pour une maison d'éditions, Josef Sima travaillait dans une usine de fabrication de vitraux et ensuite, il a fait des reliures de livres. Certains peintre faisaient des copies et les revendaient au Louvre. Kupka dessinait des caricatures dans des revues. Ils se débrouillaient comme ils pouvaient, mais ils étaient tous dans des situations assez précaires..."

Exposaient-ils à Paris ?

"Certains oui, surtout George Kars, Kubin et Eberl, peintre qui est peu connu aujourd'hui. Peu d'entre eux ont eu des expositions personnelles, la majorité exposait dans les salons : Salon d'Automne, Salon des Indépendants. A l'époque la critique française appréciait surtout ceux qui sont aujourd'hui peu connus. Ceux qui sont à présent renommés, Kupka et Sima par exemple, étaient assez mal vus par la critique. Quelqu'un a même dit que Kupka devrait arrêter de faire de la peinture et faire plutôt la cuisine."

Nous avons parlé, jusqu'à présent, uniquement des hommes... Et les femmes peintres tchèques du début du XXe siècle, amoureuses de Paris ? Il y a quelques semaines, nous avons parlé, sur nos ondes, de Zdenka Braunerova, qui partageait sa vie entre la petite ville de Roztoky, Prague et Paris. Marie Cerminova, dite Toyen, artiste surréaliste, a écrit, avec son alter ego, le peintre Jindrich Styrsky, un guide de Paris. Anna Pravdova ajoute d'autres noms...

"Il y avait, pendant la guerre, à Paris, une femme peintre tchèque qui s'appelait Edita Hyrsova. Elle était membre du groupe surréaliste La main à la plume. Ils faisaient des activités clandestines pendant la guerre, de petites expositions, ils éditaient aussi une revue, où l'on trouve ses illustrations. Malheureusement, on sait peu de choses sur elle. Elle était sourde-muette et, paraît-il, très belle et très talentueuse. Juive, elle était déportée en 1942. Il existe, en France, quelques-unes de ses peintures. Le peintre Anna Morstatova est peu connue aujourd'hui, mais à l'époque, elle avait une certaine renommée à Paris, exposait beaucoup aux salons. Elle voyageait souvent en Afrique et ramenait en France des peintures orientalisantes, des sujets de Sahara... C'était très en vogue dans le milieu bourgeois parisien."